image du film.URGENT OU A QUOI BON EXÉCUTER DES PROJETS PUISQUE LE PROJET EST EN LUI-MÊME UNE JOUISSANCE SUFFISANTE

Année : 1977. Durée : 1 H 42'

Fiche technique :
Réalisation, scénario, montage : Gérard Courant.
Image : Gérard Courant, Jérôme de Missolz, Martine Rousset, Jimy Lan.
Peintures : Nicole Deschaumes.
Interprétation : John Lennon, Yoko Ono, Mouna, Marie-José Nat, Daniel Gélin (filmés pendant le festival de Cannes 1971), Alain Delon, Jean-Pierre Melville (filmés durant le tournage du Cercle rouge), Claude Berri, Janine Bazin, André S. Labarthe, Christian Fouchet, Idi Amine Dada, Herb Alpert, Gérard Courant.
Chansons : Nico, Elvis Presley, Frehel, Janis Joplin, Maria Callas, Marilyn Monroe.
Musique : Bellini, The Velvet Underground and Nico, Sex Pistols.
Production : K.O.C.K. Production, Gérard Courant.
Diffusion : Les Amis de Cinématon.
Tournage : Mars 1970 à juillet 1977, Cannes (France), Paris (France).
Format : 16 mm.
Pellicule : Kodachrome, TRI X.
Procédé : Couleur et noir et blanc.
Collection publique :
Cinémathèque de Bourgogne-Jean Douchet, Dijon (France).
Première projection publique : 1er août 1977, Festival du Cinéma Indépendant, Avignon (France).
Principales lieux de diffusion :
-Festival du Cinéma Indépendant, Thonon-les-Bains (France) 1977.
-Festival du Cinéma Indépendant, Avignon (France) 1977.
-Rencontres des Jeunes Auteurs, Belfort (France) 1977.
-Cinéma Palais des Arts, Paris (France) 1977.
-Rencontres Cinéma en marge à la Porte de la Suisse, Paris (France) 1978.
-Ciné-club universitaire, Dijon (France) 1978.
-Galerie de l’Ouvertür, Paris (France) 1978.
-Festival de Cannes, section Ciné-Off, Cannes (France) 1978.
-Centre Confluences, Paris (France) 1980.
-Cinéma Studio 43, Paris (France) 1986.
-Cinémathèque Française, Paris (France) 1991.
-BAFICI, Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente, Buenos Aires (Argentine) 2012.
-Site YouTube, 2012.
-Site Trumblr, 2013.
-Site Videos Karaoke, 2013.
-Site Auto-retro-passion, 2013.
-Site Weblagu, 2013.
-Télévision Arte (extrait) (France), 2015.
-Séminaire Gérard Courant, Samawa (Irak), 2015.
Prix : Prix spécial du jury au Festival des Jeunes Auteurs, Belfort (France) 1977.

Présentation >>>

ENGLISH

The year punk music exploded, Courant gave his most avant-garde outburst by relating for the first time the shattering experiences that took place in the second half of the 20th century (such as the Lettrist and Situationist Internationals) with the rock culture that clamored that same idea of rupture. There aren’t many films with such emergence as this one, which dared to mix Lou Reed and the noisy Velvet Underground with Guy Debord’s détournement techniques, drawing a line that included the Sex Pistols but also Lettrist initiatives of tampering the celluloid, based on Isidore Isou’s style. An argument for self destructive Courant himself presents it with a prayer that was viewed as homage to Marcel Duchamp: “I believe in impossible movies and works without meaning. I believe in the crazy idea of making a movie without images. I believe in invisible cinema. I believe in a cinema without cameras, theaters, projectors, or screens. I believe in ghost movies, in fugitive cinema. I believe in the anti-movie. I believe in the non-movie. I believe in Urgent… My first full length movie that is so anti-everything that I sometimes wonder if it really does exist!”.

(Diego Trerotola)

ESPANOL

El año que el punk explotó, Courant perpetuó su grito más vanguardista, adelantándose a vincular ciertas experiencias rupturistas de mitad de siglo XX, como las Internacionales Letrista y Situacionista, con la cultura rock que vociferaba esa misma idea de quiebre cultural. Pocas películas con tanta emergencia como ésta, que supo cruzar a Lou Reed y los ruidosos Velvet Underground con las técnicas de détournement de Guy Debord, marcando un arco que incluye tanto a los Sex Pistols como a propuestas letristas de daño de celuloide al estilo de Isidore Isou. Por un cine de autodestrucción, el mismo Courant la presenta con un credo que se vio como un homenaje a Marcel Duchamp: “Creo en las películas imposibles y en las obras sin sentido. Creo en la idea lunática de hacer una película sin imágenes. Creo en el cine invisible. Creo en el cine sin cámara, sin cine, sin proyector, sin pantalla. Creo en las películas fantasmas, en el cine fugitivo. Creo en la anti-película. Creo en la no-película. Creo en Urgent… ¡mi primer largo que es tan anti-todo que a veces me pregunto si realmente existe!”.

(Diego Trerotola)

FRANÇAIS

Je crois aux films impossibles et je crois aux oeuvres insensées.
Je crois au pari fou de faire un film sans images.
Je crois au cinéma invisible.
Je crois au cinéma sans caméra, sans pellicule, sans projecteur, sans écran (1).
Je crois aux films fantômes, au cinéma fugitif.
Je crois aux anti-films.
Je crois aux non-films.
Je crois en Urgent..., mon premier long métrage qui est un film tellement anti-tout que je me demande parfois s'il existe réellement !
Je crois au concept d'anti-art et je crois en son instigateur, Marcel Duchamp. Je crois à sa pensée (anti) artistique et à sa philosophie.
Je suis tellement convaincu de ma croyance que je lui ai emprunté un slogan (que lui-même avait emprunté à Baudelaire !), en guise de titre, auquel j'ai seulement accolé le mot « urgent » : c'est Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante. Tourné d'avril à juillet 1977, ce coup de poing à la face du CNC (Cinéma Normal Conventionnel) a coûté 500 francs (soit environ 380 euros d'aujourd'hui) et j'ai pu le mener à bien grâce à l'aide technique de plusieurs amis, dont Jérôme de Missolz, Nicole Deschaumes et Martine Rousset.
Je crois en mes amis surtout quand ils me veulent du mal.
Urgent... a été montré (2) dès le 1er août au Festival d'Avignon (3).
Je crois aux projections et je crois à la rencontre d'un film avec son public.
Je m'en suis rendu compte, une nouvelle fois, à Avignon. Bien que j'eusse tout prémédité, j'ai pu constater que ma « petite » bombe ne laissait personne indifférent. Mieux : elle fit scandale !
Je crois que faire scandale en art est nécessaire : c'est le minimum vital de toute expression artistique.
Que s'est-il donc passé à Avignon, en ce 1er août 1977 ?
Au bout d'un quart d'heure de projection, je m'aperçois que la salle est presque vide. Je constate qu'il ne reste plus qu'une seule spectatrice ! Tout « mon » public est dans le hall en train de pester contre le film, dont le critique du Monde, pourtant réputé pour défendre toutes les formes de cinéma de rupture (4). Je ne suis pas étonné car je sais bien que ce film est fait pour provoquer les spectateurs, pour bousculer les tenants du Cinéma de Consommation Courante. Mais ma surprise vient de ce que le public présent à ces projections est un public « trié sur le volet » : ce sont des cinéastes expérimentaux, des universitaires, des acteurs de la contre-culture, bref, ce sont des spectateurs expérimentés de l'avant-garde.
Cette spectatrice unique, dans tous les sens du mot, avec qui j'entame une conversation à l'issue de la projection, m'avoue être envoûtée par l'expérience mentale à laquelle elle vient de participer. Avec ses airs de Jean Seberg, cette « femme fan » dégage un charisme rare qui – moi, aussi bien que le public présent – nous éblouit si fort que les spectateurs récalcitrants, amassés dans le hall de la MJC, sont devenus transparents, inexistants. À elle seule, ma nouvelle admiratrice a permis à cette première d'être un succès ! Je lui demande son nom : elle s'appelle Martine Paoli Elzingre. Ce que nous ne savons pas encore, elle et moi, c'est qu'elle sera l'une de mes premières cinématonées (la n° 11) ainsi que la sujet filmée unique de deux de mes futurs films, Aditya (en 1980) et La Neige tremblait sur les arbres (en 1981).
Que m'a appris cette projection ?
Primo : je ne suis pas un cinéaste expérimental !
Deuzio : car je suis... un cinéaste hyper-hollywoodien professionnel.
Composé en grande partie de chutes, d'actualités et de photogrammes entièrement noirs, Urgent... a été ensuite colorié, teint, perforé, dessiné directement sur la pellicule (5). La bande-sonore est un patchwork de chansons d'Elvis, Janis Joplin, Frehel, Nico, Maria Callas, Marilyn et du Velvet Underground.
Rideau.
Mais au bout de quelques mois, je découvre qu'Urgent... est un film baigné et hanté par la mort. La mort y est incrustée dans chaque photogramme. Une mort immanente car, au moment où je fabriquais Urgent..., rien n'annonçait les disparitions futures des célébrités qui le traversent.
Quand je le tournais, je n'avais aucun pressentiment de la mort. Ma fascination de la mort était inconsciente.
Mais j'aurais dû m'en douter. Quand on aime le cinéma, il y a anguille sous roche : on est forcé d'être fasciné par la mort car, aussitôt impressionnée sur la pellicule, la vie est pétrifiée, comme morte.
Et quand on adore les films de Friedrich Wilhelm Murnau, Sergueï Paradjanov, Teo Hernandez, Carl Dreyer, Werner Schroeter, Andy Warhol, Sergueï Eisenstein, Josef von Sternberg ou Philippe Garrel, cela devient évident et... suspect.
Autre chose : un ami cameraman qui devait participer au tournage du Cercle rouge de Jean-Pierre Melville m'avait demandé si cela m'intéressait qu'il filme, pour moi, ce tournage. Bien entendu, j'acceptai avec une immense joie cette incroyable proposition. Peu de temps après, l'auteur du Doulos mourrait et j'incluais cette séquence dans mon film. Je mis certains plans en négatif.
Montrer des images d'un cinéaste disparu en négatif, cela avait de la gueule, non ?
Vous voulez des preuves de cette fascination ? Il suffit de récapituler attentivement tout ce qui, après la réalisation de ce film, a touché de près ou de loin à la mort.
À peine la première version d' Urgent... était-elle terminée (en juillet 1977) qu'Elvis Presley et Maria Callas – acteurs de ma bande sonore – disparaissaient alors que je les imaginais (naïvement ?) dans la force de l'âge et, disons les mots, invulnérables, éternels. Je n'étais pas préparé à ces événements.
J'étais troublé.
Dans Urgent..., John Lennon et Yoko Ono, filmés lors du Festival de Cannes 1971, passaient devant l'objectif puis, quelques mètres plus loin, se retournaient et John saluait la caméra.
Non, non, ce n'est pas la caméra qu'il saluait.
Erreur : ces signes qu'il envoyait en direction de l'objectif, c'était à nous, spectateurs qu'ils étaient destinés.
Comme un adieu.
En 1980, trois ans après Urgent..., John Lennon est assassiné à New York, U.S.A.
Un mort de plus ! Un mort en trop !
Bizarre !
Cela dit, je n'avais pas attendu ces disparitions pour montrer la mort. En toute conscience. Dans la dernière partie du film, il y a un homme qui se suicide en sautant du haut d'un immeuble en Australie. Des policiers sont montés sur le toit du building au péril de leur vie pour tenter de sauver le désespéré. En vain.
Restons encore un instant dans cet univers mortifère. Dans Urgent..., je suis présent à l'image dans deux longs plans-séquences : dans celui qui ouvre le film – dans lequel je suis assis en train de lire à une fenêtre (6) – puis dans celui de la fin de la première partie du film où je me suis fait filmer (par Martine Rousset) dans le cimetière du Montparnasse en un plan rapproché. Ce nouveau plan-séquence de trois minutes est, aussi, d'une certaine manière, un autre numéro 0 (après celui constitué par M M M M M...) de ma série cinématographique Cinématon. Il annonce une ère nouvelle : la création de l'anthologie d'une vie et la naissance du cinéaste hyper-hollywoodien professionnel.
Inaugurer cette série mythique dans un cimetière est vraiment culotté et inconscient.
Étrange, n'est-ce pas ?
En 1981, à l'occasion de l'intégrale des (seulement !) 150 premiers Cinématons au Centre Pompidou, pour définir ces portraits filmés, le célèbre quotidien italien La Repubblica avait parlé « d'art de cimetière » (7).
Est-ce que le titre d'Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante signifie qu'on pourrait se passer de le regarder ?
Sans aucun doute. C'est un film très éprouvant physiquement. C'est un film-limite mentalement (pour le cinéaste, pour le spectateur), que l'on ne peut faire qu'une seule fois dans sa vie... et quand on est très jeune. Maintenant, je n'oserais jamais pousser le spectateur aussi loin jusqu'au fond de lui-même. C'est du « cinéma de la cruauté ». À l'époque, c'était mon influence de l'Underground américain et du mouvement Dada qui m'avaient appris que l'on pouvait tout faire au cinéma.
Le but à atteindre n'était pas de rechercher à faire aimer ce film à des spectateurs. Ma volonté était de les faire hurler, se rebeller, crier, voire danser !, comme ce fut le cas, devant l'écran, le 31 janvier 1978 (une semaine jour pour jour avant de réaliser mon premier Cinématon !) au son de la musique du Velvet Underground, lors de la présentation du film aux Journées du Cinéma en Marge à la Porte de la Suisse à Paris (8).
Cela dit, Urgent... n'a pas déplu à tout le monde. Ainsi, le jury des Rencontres cinématographiques des Jeunes Auteurs de Belfort en 1977 lui décerna son prix spécial.
Cette récompense était surprenante.
N'y avait-il pas une erreur de casting ?
Présent dans la ville au lion, j'avais pris la précaution de prendre le train pour Paris, précédant la remise des prix.
Non, je ne me voyais pas recevoir, en guise de récompense, un bout de parchemin pour cet anti-film. L'ambition d'Urgent... était de secouer le cocotier du Cinéma de Consommation Courante qui, il faut bien l'avouer, n'était pas du tout remis en question dans cette manifestation. Malgré ses faux airs de « jeune cinéma », Belfort était comme tous les festivals de France (exceptés Hyères, Digne, Cinémarge à La Rochelle, la Porte de la Suisse à Paris, un peu Thonon-les-Bains) (9) des manifestations conçues pour détecter les nouveaux talents du Cinéma Normal Conventionnel.
Et puis, n'y avait-il pas un anachronisme, voire une confusion à ce qu'un festival de « jeune cinéma » couronnât un film réalisé par un cinéaste hyper-hollywoodien professionnel ?

(Gérard Courant)


(1) Je crois donc en Maurice Lemaître, Isidore Isou, Guy Debord et Giovanni Martedi, capables de tels paris.
(2) Jusqu'à l'automne 1977, j'ai continué à travailler le montage d'Urgent, de telle sorte que le film évoluait et – je l'espère – s'améliorait à chaque projection.
(3) Dans le cadre des projections organisées par Alain Sudre et Rose Lowder à la Maison des Jeunes et de la Culture de la Croix-des-Oiseaux.
(4) Il s'agit de Louis Marcorelles. D'ailleurs, il ne fait nullement mention du film dans son court compte-rendu paru dans Le Monde. Par contre, à l'occasion du Festival du Cinéma Indépendant de Thonon-les-Bains, Claire Devarrieux, dans le même quotidien (daté du 13 octobre 1977, page 23), clôt son long « papier » consacré au festival sur Urgent... et un film de Martine Rousset (mis par erreur dans le même sac alors que le film de la réalisatrice n'avait rien de provocateur !) en précisant que ces films « poussent les spectateurs hors des limites de ce qu'ils peuvent supporter au cinéma. À Thonon, les gens étaient furieux, ou ils faisaient comme Jean Douchet, un des responsables de l'IDHEC : ils retenaient ces films pour les montrer ultérieurement ».
(5) Dans le catalogue K.O.C.K. diffusion, qui distribuait le film, voici ce que j'écrivais : « Il est conseillé au spectateur de faire l'effort de participer jusqu'au bout de cette expérience visuelle. Son attente ne sera pas vaine. En récompense des surprises lui sont promises. À la fin du film où l'hyper rapidité des flashs met le degré de perception visuelle à rude épreuve, le spectateur peut être bénéficiaire d'hallucinations colorées, cela en utilisant seulement des photogrammes blancs et noirs ».
(6) Derrière la fenêtre, en enfilade, on distingue une ruelle qui relie les rues de l'Ouest (à la hauteur du numéro 42 où, alors, j'habitais) et Raymond Losserand. Cette ruelle a aujourd'hui disparu, emportée par l'immobilier galopant des années 1980. Pour construire je ne sais quel immeuble ennuyeux et hideux, on a démoli des petites rues qui sentaient bon le parfum du vieux Paris. Cette ruelle pavée dégingandée avait un charme romantique dans cet univers de béton. Qu'en reste-t-il ? Un arrière-plan flou dans un anti-film des années 1970.
(7) Ai posteri i volti più celebri in La Repubblica, page 19, 14 novembre 1981 : « Il primo esempio di cinema cimiteriale si è visto nei giorni scorsi al Centre Georges Pompidou di Parigi, confidenzialmente denominato Beaubourg ».
(8) À ma connaissance, il n'existe pas de témoignage écrit de cette performance. Je sais seulement que, parmi les danseurs les plus enjoués, figuraient Joseph Morder et Jacques Haubois (futur Jakobois). À l'occasion d'une autre projection, celle de mon film Marilyn, Guy Lux et les nonnes, au Festival du Cinéma Différent de Colmar, en 1978, une danse s'était improvisée pendant la projection. Dans le quotidien régional L'Alsace, daté du 9 juillet 1978, Norbert Sparrow témoigne : « En tout cas, ceux qui sont restés jusqu'au bout samedi soir se sont franchement éclatés un bon coup en voyant danser spontanément Gaël (N.B. : Badaud) sous l'écran et Katerina (N.B. : Thomadaki) devant le projecteur durant Marilyn... tandis que la salle contribuait à la fête ».
(9) Bizarrement (ou logiquement ?), ce non-film, qui aurait dû irriter tous les sélectionneurs de festivals de cinéma, n'a été refusé que dans un seul d'entre eux, celui de Hyères. Que l'ami Marcel Mazé, son inamovible et fidèle responsable du comité de sélection, soit félicité d'avoir eu le courage d'aller jusqu'au bout de la logique du film : ne pas le montrer.

Critique >>>

MARGINAL DES MARGINAUX

À Thonon, en effet, on retrouve un peu ce que l'on a vu à Thessalonique ou à Hyères. Pourtant, on n'a pas souvent l'occasion de voir, comme ici, des exemples du cinéma expérimental, représenté par Gérard Courant. Marginal des marginaux, il pousse les spectateurs hors des limites de ce qu'ils peuvent supporter au cinéma. À Thonon, les gens étaient furieux, ou ils faisaient comme Jean Douchet, un des responsables de l'IDHEC : ils retenaient ces films pour les montrer ultérieurement.

(Claire Devarrieux, Le Monde, 13 octobre 1977)



LA TECHNIQUE LETTRISTE ET SITUATIONNISTE DU DÉTOURNEMENT

On retrouve là la technique lettriste et situationniste du détournement dont use également volontiers Gérard Courant.

(Dominique Noguez, Éloge du cinéma expérimental, éditions Centre Pompidou, 1978)



MOMENTS INSOUTENABLES POUR LA RÉTINE

Le cinéma expérimental, quant à lui, était représenté par les films de Gérard Courant, exploration des possibilités de la pellicule lorsque de longs moments de métrage vierge viennent s’intercaler à de rares images ou lorsque le film est perforé au poinçon, créant des effets stroboscopiques presque insoutenables pour la rétine.

(Jean Roy, Cinéma 78, 1978, n° 229)



UN HOMMAGE À MARCEL DUCHAMP

Avec son premier long-métrage, Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante (1977), il se livre à une sorte d’exorcisme, d’intégration et de rejet d’une certaine culture, de certains mythes, d’une certaine méthode de travail propre à l’avant-garde. Collage de chutes, perforation de pellicule, grattage et coloriage d’images, adjonction de textes et de musiques diverses constituent pour l’auteur un hommage plus ou moins direct à Marcel Duchamp et à l’esprit qui l’a animé pendant toute sa vie.

(Raphaël Bassan, Ecran 78, n°68, avril 1978, repris dans Encyclopaedia Universalis, 2005)



LE FILM LE PLUS CONTROVERSÉ DE GÉRARD COURANT

L'un des films les plus controversés de Gérard Courant dans lequel il règle ses comptes avec une certaine avant-garde formelle afin de mieux pouvoir choisir sa voie.

(Raphaël Bassan, Canalmanach, n°1, novembre 1980)



LES TITRES M'INTÉRESSENT BEAUCOUP

Les titres m'intéressent beaucoup. Je suis toujours étonné de la légèreté avec laquelle les réalisateurs choisissent les titres de leurs films oubliant sans doute que le titre doit donner une idée de l'"esprit" du film, oubliant aussi que leur titre influera sur la réceptivité et sur la connaissance de leur oeuvre par le public.

Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante donne une dimension assez fidèle du cinéma que je fais. Poésie. Aventure. Dérision. Sont les trois mamelles de mon cinéma.

(Gérard Courant, Cinéma n°278, février 1982)



UN HOMMAGE AU MOUVEMENT DADA

Dominique Païni : Est–ce que le titre de votre premier long métrage, Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui–même une jouissance suffisante, signifie qu’on pourrait se passer de le regarder ?

Gérard Courant : On pourrait très bien se passer de le regarder car il est très éprouvant physiquement et psychiquement. C’est un film–limite qu’on ne peut faire qu’une seule fois dans sa vie... et quand on est très jeune. Jamais, je n’oserais, maintenant, pousser le spectateur aussi au loin au fond de lui–même. C’est presque du cinéma de la cruauté. À l’époque, c’était mon influence de l’underground américain. Depuis, je me suis sérieusement européanisé. Cocteau, Dreyer, Rossellini, Schroeter ou Murnau me branchent autant que Snow, Gehr ou Sharits.

Dominique Païni : C’est un hommage à Guy Debord...

Gérard Courant : À l’époque d’Urgent..., je n’avais jamais vu de film de Guy Debord. S’il faut choisir des références européennes, ça serait surtout du côté du mouvement Dada (Duchamp, Picabia) et, aussi, dans une moindre mesure, du côté des lettristes (Lemaître, Isou) qu’il faudrait regarder.

(Dominique Païni, Visuel (Torino, Italia), n°7, 30 janvier 1983)



FILM DUCHAMPIEN

Il a aussi livré au public quelques oeuvres à peine moins longues que leur titre - par exemple Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante, film duchampien qui durait 1 heure 37 minutes - et où se remarquait déjà une grande prédilection pour les célébrités, mises à contribution dans les titres, justement, ou sur la bande-son.

(Dominique Noguez, livre Cinématon, éditions Henri Veyrier, 1989)



LA SÉANCE DE CINÉMA LA PLUS PARTICULIÈRE DE MA VIE

Alors là... Probablement la séance de cinéma la plus particulière de ma courte vie. J'avais choisi ce film sur son titre, que je trouvais particulièrement intéressant. Bon, j'entre dans la salle, quasi pleine d'ailleurs, le film commence... La musique d'abord (du rock des années 50-60, je crois), puis l'image... Et là on entre clairement dans un autre monde. C'est une femme, qui fume au bord d'une fenêtre, à Paris, on imagine. Pas de son interne, juste la musique. La chanson se termine. L'image filmée reste. Une nouvelle chanson : une autre image. On ne peut pas parler de scène puisqu'il n'y a pas d'action, pas de séquences, pas de lieu... Ce n'est pas un documentaire non plus, puisque rien n'est raconté. Juste des images filmées qui se succèdent, décalées avec la musique qui semble avoir une espèce de vie propre dont on ne comprendrait pas le sens. Parfois, on voit quelqu'un, qui semble être professeur ou philosophe, parler face caméra, on ne l'entend pas, seulement la musique. Une autre fois, c'est un concert qui est filmé, le chanteur en gros plan, sans son, juste la chanson externe, qui n'a rien à voir. L'image se distord, les couleurs se mélangent, sur une même image, la partie gauche verte, la droite est jaune, et ça change indéfiniment. Parfois, une sorte de cercle blanc apparaît sur l'image, puis plusieurs fois très vite, ça clignote, ça fait mal aux yeux.

Après une demi-heure, on a arrêté d'essayer de comprendre. La moitié de la salle est déjà partie, et le reste a laissé tomber ses pop-corns. Car le plus drôle c'est de faire attention aux réactions totalement désemparées des spectateurs dans la salle, de voir ces gens qui sont entrés avec leur nachos et leur pop-corn et qui doivent se demander, comme tout le monde, ce qu'ils foutent là. Le contraste est assez comique. Au bout d'une heure, le réalisateur a clairement abandonné les images : il n'y a plus que la musique (quasiment l'intégrale des Velvet Underground) et de temps en temps, une image, incompréhensible, comme une fulgurance ou une réminiscence de ce que nous pensions être le cinéma, mais ne l'est plus vraiment.

Le réalisateur est français, il s'appelle Gérard Courant : il a aussi réalisé le Cinématon, le film le plus long du monde, en perpétuel développement puisqu'il est constitué de portraits très courts de personnages connu du monde des arts, des portraits muets, de 3 minutes, durant lesquelles la personne filmée est libre de faire tout ce qu'elle veut... Vous pouvez en voir quelques uns sur le site du cinéaste si ca vous intéresse.

(Le Rapport Karski (et Esas Voces que Curan), Blog koalasaba.canalblog, avril 2012)



UN FILM FANTÔME, UN FILM MYSTÈRE

Cela fait quelques temps que je guette et me tâte pour voir les films de Gérard Courant publiés régulièrement sur “sa” chaîne you tube. Ça tombe chaque semaine, et c’est de plus en plus tentant ! C’est ainsi que dernièrement j’ai découvert un deuxième épisode de ses Carnets filmés (j’avais vu Les deux Lyon auparavant, me renvoyant à des sensations vécues il y a un an dans la ville Lumière, où le “jeu” avec le soleil est très évocateur), au demeurant Carnet de Nice rapidement évoqué ici sur le blog.

Le danger est qu’il a filmé à son actif plus de 500 heures, et que devenir un assidu spectateur pourrait être dangereux, hi hi hi ! Et comme je constate la présence de films autour du cyclisme, je sens que je vais consacrer quelques heures dans la semaine à un cycle Gérard Courant… (et je croise les doigts pour que soit disponible en ligne un de ces quatre Chambéry-Les Arcs ! ). Une fois de plus, je rappelle que Gérard Courant est surtout réputé pour ses milliers de cinématons, auxquels il est souvent réduit par ailleurs, ce qui semble être très dommage au vu de mes découvertes progressives de quelques-uns de se ses films hors cinématons. Pour ces derniers, je vous renvoie au premier article du Dr Orlof, retrouvé sur la toile, concernant le lancement de son fameux cinéma(ra)t(h)on, introduisant bien cette oeuvre immense de Gérard Courant.

Le film qui nous intéresse ici, dont le titre m’a directement emballé, est son premier long-métrage. Une expérience que la vision de ce film, surtout de bon matin. L’ouverture est superbe (Courant dans son appartement, sur une chanson interprétée par Nico!) et elle m’a donné envie de m’installer pour une bonne heure et demie devant l’écran. Il n’y a pas de récit, de fil narratif, des trucs s’enchaînent sans avoir vraiment de rapport entre eux. Là-dessus, je ne peux que citer un passage de la présentation du film écrite par Gérard Courant, et publiée EN ENTIER sur son site :

“Je crois aux films impossibles et je crois aux oeuvres insensées.

Je crois au pari fou de faire un film sans images.

Je crois au cinéma invisible.

Je crois au cinéma sans caméra, sans pellicule, sans projecteur, sans écran (1).

Je crois aux films fantômes, au cinéma fugitif.

Je crois aux anti-films.

Je crois aux non-films.

Je crois en Urgent…, mon premier long métrage qui est un film tellement anti-tout que je me demande parfois s’il existe réellement !

Je crois au concept d’anti-art et je crois en son instigateur, Marcel Duchamp. Je crois à sa pensée (anti) artistique et à sa philosophie.“

“Films fantômes” : c’est vraiment en lien avec mon impression ressentie à la vue de ce film, dont les images sont extraites en partie d’images d’archives (et retouchées etc). Film “expérimental”, c’est une expérience ici que de se plonger dans des images drainant un parfum, oui, de mort (comme Courant l’évoque dans son texte de présentation cité plus haut), accompagné d’une BO géniale contribuant à des sensations. Esthétiquement, ses procédés s’inscrivent dans la continuité des Lemaître, Isou, Debord…

Un film mystère, “fantôme”… Je vous recommande cette petite expérience. D’ici là, je me réserve quelques surprises de Gérard Courant (que je m’attends bonnes) depuis sa chaîne You tube (« ZYTHUM1895 ») – 3 à 5 films repérés… comme prioritaires. Sa démarche de “fou de cinéma” (Dr Orlof) m’intrigue de plus en plus et surtout je commence à entrer dans son oeuvre, en étant plus attentif. Un rapport à la vie que je trouve à la fois de plus en plus perturbant et enthousiasmant ! Particulièrement pour les Carnets filmés, tel un Jonas Mekas, et plus conséquents sur la durée et l’expérience que le très bon Tarnation de Jonathan Caouette qui reste pour moi un film de chevet dans le domaine ! L’obsession des lieux chez Courant est par exemple un aspect qui m’interpelle : la présentation qu’en fait le Dr Orlof dans Carnet de Nice évoque en effet ce retour filmé continuel sur les gares, les rues etc : génial ! Une espèce de travail sur le temps et le lieu dont l’idée me plaît beaucoup. J’ai même à titre perso tenté une démarche similaire, avec très peu de moyens malheureusement et sans rigueur filmique/photographique sur la durée, quant à des endroits du nord de la France. J’aurai bien voulu être touché de la folie Courant pour mener à bien mes intentions devenues aujourd’hui plus claires…

(Blog Citylightscinema, 4 juillet 2012)



ONE OF THE BEST MOVIE I'VE EVER SEEN

One of the best movie i've ever seen.

(advenae11, 28 septembre 2012)



UN AUTÉNTICO TRATADO SOBRE UN TIPO DE CINE Y MUSICA

Película inédita de Gérard Courant, URGENT OU À QUOI BON EXÉCUTER DES PROJETS QUAND LE PROJET EST EN LUI-MEME UNE JOUISSANCE SUFISSANT, es un auténtico tratado sobre un tipo de cine y música (Velvet Underground) cuyo título resume. También es un clásico del cine de vanguardia realizado en 1977, año en que estalló el punk, y un homenaje a Marcel Duchamp, a Guy Debord y, ¡a la vez!, al letrismo de Maurice Lemaître e Isidore Isou. En ella aparecen John Lennon, Yoko Ono, Mouna, Marie-José Nat, Daniel Gélin (filmados durante el Festival de Cannes 1971), Alain Delon, Jean-Pierre Melville (filmados durante el rodaje de "Cercle rouge"), Claude Berri, Janine Bazin, André S. Labarthe y el propio Gérard Courant.

(Revista Lumiere, 18 septembre 2013)



DÉTOURNEMENT

Mon premier long métrage, Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante, a été réalisé entre 1971 et 1977 avec, pour l’essentiel, de la pellicule 16 mm déjà impressionnée (que j’ai peinte, teinte, grattée, trouée) achetée aux puces, et quelques images filmées en 1971 lors du festival de Cannes et sur le tournage du Cercle rouge de Jean-Pierre Melville par un ami cameraman qui a fourni la caméra 16 mm, la pellicule et son développement ! Et, de plus, il avait demandé à ce que son nom ne figurât pas sur le générique car la caméra, la pellicule et le développement étaient payés par une institution fort connue qui ignorait tout de ce détournement de matériel et de pellicule ! (Nous étions dans les années post-68 où les mots “entraide” et “solidarité” avaient un sens). Le film ne m’a pratiquement rien coûté. Il a été présenté à Cannes, dans une sélection parallèle qui n’existe plus depuis bien longtemps (Ciné Off), et a reçu le Prix spécial du jury au festival des jeunes auteurs de Belfort en 1977.

(Propos de Gérard Courant recueillis par réalisé par Cyrille Latour et Nicolas Marcadé, Fiches du cinéma. L’Annuel du cinéma, 2014)



CINÉMA DE L'INSTINCT ET DE L'INCONSCIENT

Etonné et surprit par ce succès soudain (N.B. : de Marilyn, Guy Lux et les nonnes), Gérard Courant, durant le printemps 1977, s’afféra à la réalisation de son premier long-métrage Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante. Ce film est réalisé, pour l’essentiel, de pellicules 16mn déjà impressionnées, que le cinéaste avait achetées aux puces. Il va ensuite la peindre, la teindre, la gratter, la trouer, comme les futuristes italiens où les lettristes l’on fait avant lui. En plus de ces images, Gérard Courant va utiliser des images du festival de Cannes de 1971 et du tournage du film de Jean Pierre Melville, Le Cercle Rouge. Ces images n’ont pas été prises directement par Courant, en effet il s’agit d’images tournées par un ami caméraman du cinéaste. Le caméraman a cependant tourné d’après les directives de son ami Gérard. (...)

Le visage de Martine Rousset (N.B. : dans MMMMM...) amorce l’histoire du Cinématon. Dans la lignée de cette expérience, Gérard Courant réalise un portrait de lui, avec, sans le savoir, les trames du Cinématon. Martine Rousset filme le visage du cinéaste en plan fixe. Ce plan, ce portrait devait être inclut dans Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante. Mais Courant va alors se rendre compte que contrairement à ce qu’il avait pensé, c’est-à-dire : ne rien faire face à la caméra, s’avère faux puisque son visage s’exprime malgré lui. Il va s’y passer une infinité de choses et cela malgré lui, sans son intention de faire quelque chose. Et c’est de là, stupéfait par ce constat et ce résultat qu’il décide alors de filmer les autres visages. Ce sont les règles de Cinématon qui permettent de capturer les mouvements du visage, créant ainsi un prélèvement de la vie d’un individu. Le sujet filmé propose un grand moment de vérité de son être. (...)

Ce film est l’occasion pour le jeune cinéaste d’apprendre à monter et d’expérimenter. Le 1er août 1977, le film est présenté au Festival d’Avignon dans la catégorie des films expérimentaux et sera primé du prix spécial du jury au Festival de Belfort. Le but de cette œuvre n’est autre que de provoquer et de scandaliser le spectateur en détruisant le cinéma « classique », le cinéma commercial, pour laisser place au cinéma expérimental. C’est justement ce cinéma d’expérimentation, ce cinéma de la diversité que défend Gérard Courant, un cinéma de l’instinct et de l’inconscient où se mêlent les différents enjeux plastiques de l’Art en général, mais où est prône sans cesse cette liberté. Cette liberté comprise dans l’expérience.

(Estelle Pajot, L’oeuvre filmée de Gérard Courant, Université de Bourgogne, UFR Sciences Humaines et Sociales, Département Histoire de l’Art et Archéologie, sous la direction de Isabelle Marinone, 2014)




 


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