image du film.VIVRE EST UNE SOLUTION (3ème partie de la tétralogie LE JARDIN DES ABYMES)

Année : 1980. Durée : 1 H 17'

Fiche technique :
Réalisation, scénario, image, montage : Gérard Courant.
Musique : Terry Riley, Philip Glass.
Interprétation : Cécile.
Production : K.O.C.K. Production, Gérard Courant.
Diffusion : Les Amis de Cinématon.
Tournage : Novembre 1980 à Paris (France) autour du canal Saint Martin.
Format : Super 8 mm.
Procédé : Couleur.
Pellicule : Agfacolor.
Première projection publique : 17 décembre 1980, Ciné-club Saint Charles à Paris (France).
Principales manifestations :
Galerie de l’Ouvertür, Paris (France) 1981
Cinémathèque de l’Arsenal, Berlin-Ouest (République Fédérale d’Allemagne) 1984
Théâtre de Poche, Bienne (Suisse) 1983
Studio Molière, Vienne (Autriche) 1984
Rétrospective Paris vu par le cinéma d’avant-garde 1923-1983, Centre Pompidou, Paris (France) 1985
Galerie Dazibao, Montréal (Canada) 1986
Cinéma Studio 43, Paris (France) 1986
Cinémathèque Française, Paris (France) 1991, 2002
Rétrospective Jeune, dure et pure, Cinémathèque Française, Paris (France) 2002
Gulf Film Festival, Dubaï (Émirats Arabes Unis) 2011
BAFICI, Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente, Buenos Aires (Argentine) 2012
Site YouTube, 2012
Dédicace : Le film est dédié à Arletty



Présentation >>>

FRANÇAIS

Quand je tournais Vivre est une solution je pensais à Hôtel du Nord que je n'avais jamais revu depuis mon enfance.

Pourquoi ce film se passe-t-il aux abords du canal Saint-Martin ?

Parce que c'est un espace en sursis.

Parce qu'il était question de le supprimer, de le combler, de le remplacer par une autoroute.

Parce que c'est un lieu entre le passé et le présent, entre la vie et la mort, entre le cinéma d'hier et le cinéma d'aujourd'hui.

Parce que j'aime Arletty (à qui le film est dédié).

Parce que j'aime Paris.

Parce que Paris est un immense studio à ciel ouvert (Hollywood peut se rhabiller avec ses hectares de studios).

Parce que le canal Saint-Martin conserve un cachet début de XXème siècle alors que tout ramène à l'orée des années 1980 – le film a été tourné en novembre 1980 – à la fin de XIXème siècle (l'esthétique, la mode, la décadence, la pensée, etc.).

Parce que j'avais besoin, après avoir filmé Coeur bleu l'été dans les montagnes pyrénéennes, de m'enfouir dans Paris pour y saisir la lumière automnale.

Parce qu'il y a des couleurs : orange, vert, feu, gris.

Parce qu'il y a de la brume.

Parce que c'est un quartier romantique.

Parce que c'est démodé.

Parce qu'il y a des chiens.

Parce que les promoteurs immobiliers – les cannibales du XXème siècle – n'ont pas encore pu anéantir cet îlot de vie.

Parce que c'est la Vie.

Parce que c'est le Cinéma.

(Gérard Courant)

ENGLISH I

Surroundings of the Canal Saint-Martin’s in Paris, a popular district where modernization is just about to begin.

(G. C.)

ENGLISH II

Once again, Courant uses his own love for cinema as a source of inspiration; in this case, the trigger is Hôtel du Nord (1938), directed by Marcel Carné and starred by Arletty. Vivre est une solution is a tribute to this actress, portrayed as if she was a new heroine that carries on every rite of passage in the two previous episodes of the Le Jardin des Abymes tetralogy. Yet now she is absent, and evoked as a ghost. Immersing himself in Paris after travelling through the Pyrenees in the previous segment, Courant approaches the sensitivity of the Nouvelle Vague to shoot his love letter for the French capital, including a cinephile evocation. It is not a coincidence that the movie he chose as an inspiration belongs to the French poetic realism, a period that took place before the war. In the same way as French poetic realism did, Courant seems to reconfigure over and over again the unforeseeable crossroads where lyric experimentation and documentary filmmaking meet.

(Diego Trerotola)




ESPANOL

Una vez más, Courant utiliza su propia cinefilia como punto de partida, en este caso Hôtel du Nord (1938), película dirgida por Marcel Carné que está protagonizada por la actriz Arletty, a quien está dedicada Vivre est une solution. Como si fuese una nueva heroína que lleva adelante cada ritual de pasaje en las dos anteriores partes de la tetralogía Le Jardin des Abymes, pero ahora ella está ausente, invocada como fantasma. Internándose en París después de recorrer los Pirineos en el episodio anterior de la serie, Courant se acerca más a la sensibilidad de la nouvelle vague para filmar su personal carta de amor a la capital francesa, con evocación cinéfila incluida. La película de Carné que toma de inspiración pertenece del realismo poético francés, un período de la anteguerra que puede servir para nombrar al cine de Courant, que parece reconfigurar una y otra vez un cruce a veces insólito de experimentación lírica y registro documental.

(Diego Trerotola)


Critique >>>

UN CINÉMA QUI SE DÉCOUVRE ÉPHÉMÈRE

Gérard Courant est peut-être un des cinéastes les plus représentatifs du cinéma expérimental actuel tant ses quêtes esthétiques et existentielles visent à la synthèse, à l’accumulation, au vampirisme culturel. Avec Courant, ce fut une sorte de bilan à travers sa cinéphilie dandyste et son goût de la récupération. Ses films sont des stèles témoignant d’un cinéma qui se découvre éphémère.

(Dominique Païni, Art press, n° 66, janvier 1983)



LA DISPARITION D'UN CERTAIN CINÉMA

Dans ce titre subsiste quelque chose d'une interrogation que le film lui-même engendre. Vivre est une solution pourrait être comme un constat un peu désabusé : certes, c'est une solution mais qui n'engendre pas une joie immodérée! Ou alors, autre possibilité : vivre est VRAIMENT une solution et la vie est vécue pleinement dans toute son acceptation...

Il y a un élément important qui parcourt le film sans d'ailleurs qu'on le voit toujours nettement : c'est l'eau. Quand on en sait la symbolique, c'est intéressant de constater que ce qui conduit intérieurement le film, c'est justement l'incessant renouvellement de l'eau, comme un filet de vie irréductible... malgré la possible destruction et la perte qui s'agite autour...

Peut-être aussi que ce film est une façon de dire que Vivre est une solution malgré l'incessant renouvellement des choses : disparition d'un certain décor, d'un certain cinéma, d'une certaine idée, d'une certaine «atmosphère» !

Le film donc m'interroge. Soit c'est une façon sage, un peu retirée de nous montrer les choses, comme une perception de nos incessants «déplacements» (par l'intermédiaire de passerelles, de berges) mais sans que nous sachions où nous allons précisément. Soit le film est une peinture de la perte, de l'incommunicabilité, c'est-à-dire de l'impossibilité d'appréhender la vie qui passe à proximité dans un décor trop lointain... C'est sans doute les deux choses à la fois !

Il est vrai que dans tout ton travail la question de la distance est primordiale et surtout paradoxale : les cadres serrés de Cinématon peuvent contenir en réalité un grand éloignement et l'éloignement de Vivre est une solution une grande proximité !

(Philippe Leclert, 5 octobre 2009)



LES ATMOSPHÈRES DE GÉRARD COURANT

Dédié à Arletty, ce "ciné-poème" est tourné près de l'Hôtel du Nord (10e), rendu célèbre par Marcel Carné, et depuis la passerelle où Arletty a immortalisé la fameuse réplique "Atmosphère, atmosphère! J'ai pas une gueule d'atmosphère!...".

Et c'est précisément les atmosphères que Gérard Courant collectionne ici et colorie en Agfa Color : les reflets dans l'eau du canal saint-Martin (10e), le vent dans les arbres, les passants foulant le pavé, la circulation automobile, ... Un inventaire expérimental sur les berges de la cinéphilie populaire.

Gérard Courant a beaucoup tourné en super 8 mm (notamment les célèbres Cinématons) puis, généralement, il a reporté, " gonflé " comme on dit, ses images en 16mm. Il semblerait que ce procédé ait été utilisé pour ce film.

(Loïc Bages, Forum des images, 2009)



RENDRE VISIBLE CE QUI NE L'EST PAS

Troisième partie de la Tétralogie Le Jardin des Abymes, Vivre est une solution se déroule aux abords du Canal Saint Martin. (...) Porteur d’un discours sur la mort du cinéma et sur la décomposition de notre monde, Vivre est une solution se fait le film-témoin d’une certaine manière de faire du cinéma. Ce film témoigne d’une certaine liberté du cinéma qui ne se prétend en aucun cas être la meilleure qu’il soit. Gérard Courant dédie le film à Arletty, ce ciné-poème est tourné près de l’Hôtel du Nord (10e Paris), rendu célèbre par Marcel Carné. Lorsque Arletty déclame « Atmosphère ! Atmosphère ! » elle ne mesurait pas l’impact qu’aura cette réplique. C’est précisément les atmosphères que Gérard Courant collectionne et colorie en Agfa color, les reflets dans l’eau du canal, le vent dans les arbres, les passants, la circulation automobile… Le cinéaste nous offre un inventaire expérimental. Il nous montre les deux côtés du canal, une vision à 360° où nature et vie urbaine cohabitent. Lorsque le cinéaste indique par un carton la dédicace du film à Arletty, l’objectif de la caméra se pose sur une femme, nous la voyons de dos, un foulard dans les cheveux. Puis la caméra repart sur les toits des immeubles parisiens. La matière est importante dans les travaux de Gérard Courant et est particulièrement perceptible dans ce film. La pellicule Super 8, accentue cet effet de matière et cette atmosphère impressionniste. L’attention est portée d’avantage à la forme qu’au fond. Gérard Courant tente d’exprimer par l’image la psychologie et l’intimité de ce canal et de l’imbriquer dans le présent et le passé, dans le réel et dans le fantasque. C’est une véritable exploration de toutes les ressources visuelles et rythmiques que nous offre le cinéaste dans son œuvre Vivre est une solution. Le mouvement impressionniste pictural est bien évidemment à mettre en lien avec les recherches cinématographiques de Gérard Courant, il va appréhender les images comme des successions de touches de peinture, des successions d’effets stylistiques. La brume, les ombres, la lumière, l’importance accordée au cadrage ne font que renforcer cette touche impressionniste. Il est intéressant de voir les jeux sur la forme, les volumes et les épaisseurs que met en place le cinéaste. La subjectivité visuelle (la photogénie) est manifeste dans l’œuvre du cinéaste Gérard Courant. La photogénie est un terme délicat et difficile à définir. Il faut entendre par photogénie l’alliance de la photographie et du cinéma. Comme nous avons pu déjà le voir les œuvres de Gérard Courant sont chargées d’une dimension photographique, et en ce sens que ses œuvres sont photogéniques. Le cinéma se veut être un art objectif, mais c’est sans compter sur le cinéaste qui imprime sa vision des choses lorsqu’il capture l’image. La photogénie apparaît alors comme l’affaire de révélation de « dévoilement » de la chose par sa représentation, l’œil de la caméra comme l’avait présupposé Vertov voit mieux que l’œil de l’homme. Jean Epstein accentuera cette idée que la photogénie permet de voir « sous le derme des choses ». Naît de ce dévoilement par la photogénie la fascination de l’étrange et de l’extraordinaire révéler par l’art cinématographique. Jacques Aumont précise que la photogénie appartient à « l’ordre de l’ineffable, presque d’une sorte de magie » et c’est bien une dimension magique qui ressort de l’œuvre de Gérard Courant. Magique par la facilité qu’il a de nous emmener dans une atmosphère mais aussi par l’utilisation qu’il fait du portrait. Le cinéaste filme la vie, le tourbillon de la vie urbaine, mais la caméra finit toujours par revenir sur le canal Saint Martin. Tout comme les gros plans du visage de Gina Lola Benzina dans Cœur bleu, Gérard Courant s’éloigne du canal pour mieux y revenir. Il traite l’image du canal comme un sujet à part entière, l’émotion et l’évolution de ce dernier sont traitées et envisagées comme ils le sont pour le visage.

Il est vrai que dans le travail de Gérard Courant, la question de la distance est primordiale. Il semblerait que la distance soit alors un moyen d’appréhender et de capturer l’essence même des émotions. C’est ainsi que dans Cinématon, les cadres serrés, les gros plans, permettent aussi paradoxal que cela puisse être un éloignement, mais un éloignement nécessaire à la création d’un portrait intimiste. Et à contrario l’éloignement de Vivre est une solution renforce la proximité du sujet au spectateur. Véritable œuvre-témoin, le cinéma de Gérard Courant se pourrait définir comme un cinéma de l’éphémère. Il capture sans relâche des paysages, des personnalités, des lieux qui finiront par ne plus être. C’est un retour en arrière que nous propose Gérard Courant lorsque nous visionnons ses films. Il dresse ainsi un portrait des plus complets sur une époque, sur ses représentants, sur son environnement. Rendre visible ce qui ne l’est pas, Gérard Courant à cette manière bien à lui de dévoiler l’âme des choses.

Pour reprendre les propos d’Alexandre Kamenka concernant Jean Epstein, Gérard Courant parvient par « la simple image cinématographique des objets » à nous en donner « une analyse psychologique ».

Dans le titre même, l’œuvre de Gérard Courant nous interpelle et nous interroge. Constat un peu désabusé, il y a une solution, mais cela n’est pas pour autant une chance et n’engendre pas de joie. Ou alors, la solution est en effet de vivre, la vie doit alors être vécue pleinement et dans l’acceptation de la finitude de cette dernière. L’eau semble être l’élément le plus important du film. L’eau est ainsi porteuse d’une forte symbolique : Le film est conduit par l’incessant renouvellement de l’eau, comme fil conducteur de la vie. L’eau comme nous le savons, est attachée à l’origine de l’existence, au détour de la vie et de la mort. L’œuvre de Gérard Courant traite de la vie, de la mort, de la dualité qu’il y a entre ce qui est et ce qui a été. Mais l’eau, c’est également le symbole de l’inconscient, et Courant se base sur ce mode de l’inconscient pour exécuter ses œuvres. Il se dit parfois n’être « que l’exécuteur inconscient » de ses œuvres. Le film est ainsi soumis au spectateur sans note d’intention. Chacun donne ainsi sa propre interprétation. Il faut envisager le cinéma comme un objet inachevé et incomplet pour que le spectateur puisse intervenir. Gérard Courant met ainsi en place un ingénieux mélange – quoique paradoxal – de liberté et de contrôle.

(Estelle Pajot, L’oeuvre filmée de Gérard Courant, Université de Bourgogne, UFR Sciences Humaines et Sociales, Département Histoire de l’Art et Archéologie, sous la direction d’Isabelle Marinone, 2014)


 


gerardcourant.com © 2007 – 2017 Gérard Courant. Tous droits réservés.