image du film.COEUR BLEU (2ème partie de la tétralogie LE JARDIN DES ABYMES)

Année : 1980. Durée : 1 H 25'

Fiche technique :
Réalisation, scénario, image, montage : Gérard Courant.
Musiques : Vivaldi, Kraftwerk, Johan Strauss.
Chansons : Brigitte Bardot, Marilyn Monroe, Leonard Cohen.
Interprétation : Gina Lola Benzina.
Tournage : 13 au 16 juillet 1980, dans les Pyrénées : Les Angles, Font Romeu, lac des Bouillouses (France).
Production : K.O.C.K. Production, Gérard Courant, avec le concours de l’Association pour le Rayonnement du Cinéma Expérimental (Dominique Noguez), la Société Kodak Pathé (Bernard Jubard) et le Cinéma Studio 43 (Dominique Païni).
Diffusion : Les Amis de Cinématon.
Format :
16 mm.
Pellicule : Kodachrome, Ektachrome, Revue.
Procédé :
Couleur. Sonore.
Collections publiques :
-Forum des images, Paris (France).
-Cinémathèque de Bourgogne-Jean Douchet, Dijon (France).
Première projection publique :
-16 octobre 1980, Cinémathèque Française à Paris (France).
Principales manifestations :
-Cinémathèque Française, Paris (France), 1980, 1982, 1991, 2002
-Festival, Thessalonique (Grèce), 1981
-Festival "Perspectives du Cinéma Français", Cannes (France), 1981
-Festival, Montecatini (Italie), 1981
-Festival L’Autre Cinéma, Paris (France), 1981
-Festival Independant French Cinema, Millennium Film Workshop, New York (États-Unis d’Amérique), 1982
-Festival Vive le Cinéma Français, Bagnolet (France), 1982
-Festival International du Super 8, Montréal (Canada), 1982
-Rétrospective 30 ans de Cinéma Expérimental en France, Paris (France), 1982
-Rétrospective 30 ans de cinéma expérimental en France, Montréal (Canada), 1982
-Festival La Dernière Vague, Bruxelles (Belgique), 1982
-Rencontres Cinématographiques, Marcigny (France), 1982
-Festival d’Automne, Paris (France), 1982
-Semaine Art Press, Paris (France), 1982
-Festival de l’Écologie et de l’Environnement, Montpellier (France), 1983
-CAC Voltaire, Genève (Suisse), 1983
-Théâtre de Poche, Bienne (Suisse), 1983
-Cinémathèque Suisse, Lausanne (Suisse), 1983
-Festival Super 8 Frankreich, Vienne (Autriche), 1983
-Rencontres Cinématographiques, Prades (France), 1983
-Festival International, Leicester (Grande-Bretagne), 1985
-Festival International du film Non Professionnel, Kelibia (Tunisie), 1985
-Rencontres cinématographiques, Digne (France), 1986
-Semaine du Cinéma Expérimental, Madrid (Espagne), 1991
-Rencontres du 8e type, Tours (France), 1995
-Rencontres Cinémaginaire, Argelès-sur-mer (France), 1997
-Rétrospective Jeune, dure, et pure, la Cinémathèque Française à Paris (France), 2002
-Festival du Cinéma Méditerranéen, Montpellier (France), 2003
-Gulf Film Festival, Dubaï (Émirats Arabes Unis), 2011
-Site YouTube, 2012
-BAFICI, Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente, Buenos Aires (Argentine), 2012.
-Séminaire Gérard Courant, Samawa (Irak), 2015.
-Séminaire Gérard Courant, Université Abdelmalek Essaadi, Tétouan (Maroc), 2016.
Prix :
-Festival International du Super 8, Thessalonique (Grèce) 1981.
-Cité dans les 10 meilleurs films de l'année par la critique de cinéma Geneviève Payez pour le magazine Visions (Belgique), 1981.
Sortie : Cinéma Studio 43 à Paris (France), 22 décembre 1981.
Dédicace : Le film est dédié à Abel Gance.

Présentation >>>

Un film en couleurs dédié à Abel Gance
Sur le cosmos,
La terre,
Le ciel,
L'eau,
Qui raconte comment l'héroïne
(Gina Lola Benzina)
Longtemps après la destruction du monde,
Quand la vie a repris son cours,
Transperce une série d'espaces désertés
Traverse le monde,
Pendant qu'elle vit une aventure troublante,
Saisissante,
Qui lui fait connaître
Toutes les peurs,
L'angoisse,
L'amour
Et rêve éveillée
Que l'espace naît ici du temps
Avant qu'elle se précipite
Dans un tourbillon
Et se dissolve
Dans les profondeurs du cosmos
Pour l'éternité
Coeur bleu.

(Gérard Courant)

A film in colors dedicated to Abel Gance
About the cosmos
The earth
The sky
Water
That tells the story of how the heroin (Gina Lola Benzina)
A long time after the destruction of the world
When life has come back to earth
Transpierces a series of vacuous spaces
Crosses the world
While she lives through an adventure
That stirs her
That seizes her
That shows her
All fears
Anguish
Love
And daydreams
That space is born here of time
Before she hurls herself
Into a whirlwind
And dissolves
Into the depths of the cosmos
For all eternity
Cœur bleu.

(Gérard Courant)

Un film a colori dedicato a Abel Gance
Sul cosmo
La terra
Il cielo
L’acqua
Che raconta in che modo la protagonista (Gina Lola Benzina)
Molto tempo la distruzione del mondo
Quando la vita ha ripresso il suo corso
Penetra una serie di spazi deserti
E vive un’avventura
Conturbante
Impressionante
Che le fa conoscere
Tutte le paure
L’angoscia
E l’amore
Ella sogna ad occhi aperti
Che lo spazio nasce dal tempo
Prima di precipitare
In un turbine
E dissolversi
Nella profondità del cosmos
Per l’eternità
Cœur bleu.

(Gérard Courant)

Ein Film in Farbe gewidmet Abel Gance
Über den Kosmos
Die Erde
Den Himmel
Das Wasser
Der erzählt wie die Heldin (Gina Lola Benzina)
Lange nach der Zerstörung der Welt
Wenn das Leben wieder angefangen hat
Eine Reihe leerer Räume durchdringt
Die Welt durchquert
Ein
Verwirrendes
Ergreifendes Abenteuer
Erlebt
Das sie alle Ängste
Kennenlernen lässt
Die Furcht
Die Liebe
Und sie träumt erwacht
Dass der Raum hier aus der Zeit geboren wird
Bevor sie sich in einen Strudel stürzt
Und sich auflöst
In den Tiefen des Kosmos
Für alle Ewigkeit
Blaues Herz.

(Gérard Courant)

In this journey, Courant’s heroine wonders through the clouds and Pyrenees mountains “way after the world’s destruction”. Devoted to Abel Gance, in this second edition of the Le Jardin des Abymes tetralogy, Courant was inspired by the actress to reproduce her world in transit, as well as by certain cultural references that worked as starting points: “As a matter of fact, Coeur bleu is a portrait of Gina Lola Benzina. Her name recalls –and also strikes as– a fictitious character. It is a name that sparks our imagination: it reminds us of films and songs from the 50’s, Italian cinema from that time, and the mocking tone of Rock and Roll”. Songs by Brigitte Bardot, Marilyn Monroe and Leonard Cohen, scores by Vivaldi, Kraftwerk and Johan Strauss, they all form this eclectic and defying musical atmosphere from which Courant dreams about a point of view that would allow him to find a rhythm in a constantly changing abysmal paradise.

(Diego Trerotola)

En este periplo, la heroína de Courant se pasea “mucho después de la destrucción del mundo”, en un viaje por entre las nubes y las montañas de los Pirineos. Dedicada a Abel Gance, en la segunda parte de la tetralogía Le Jardin des Abymes, Courant se inspiró tanto en la actriz, para generar su mundo en tránsito, como los referentes culturales que funcionaron como punto departida: “De hecho, Coeur bleu es un retrato de Gina Lola Benzina. Su nombre suena –impacta, incluso– como el de un personaje de novela. Es un nombre que alienta nuestra imaginación: nos recuerda al cine y las canciones de la década del ‘50, al cine italiano de aquella época y al toque burlón del rock and roll”. Canciones de Brigitte Bardot, Marilyn Monroe y Leonard Cohen, música de Vivaldi, Kraftwerk, Johan Strauss forman ese colchón sónico ecléctico y desafiante desde el que Courant sueña con el punto de vista que permita ritmar un paraíso abismal en continua recreación.

(Diego Trerotola)

Critique >>>

SURCODIFICATION CULTURELLE

Signalons la présence du dernier long métrage en Super 8 de Gérard Courant, Coeur bleu, qui mêle curieusement éloge panthéïste (l’émouvante Gina Lola Benzina évoluant dans de très beaux environnements naturels) et surcodification culturelle (bande-son comportant des chansons de Brigitte Bardot, de Marilyn Monroe, de Leonard Cohen et des airs de Vivaldi, de Kraftwerk et de Johann Strauss).

(Raphaël Bassan, La Revue du cinéma Image et son, n°363, juillet 1981)



C'EST COMME UNE CHANSON

Pourquoi Courant ? Parce qu’il insiste. S’il réussit à faire parler de lui ici et là, c’est que, d’abord, lui aussi n’arrête pas de tourner. De montrer ses bobines. D’inviter. De s’agiter. Résultat : j’ai fini par voir un de ses longs métrages, et tout ce préambule est seulement destiné à bien indiquer que ce film, Coeur bleu, n’est qu’un des films de Courant, un exemple entre mille. Un échantillon.

Alors ? Eh bien, ça se regarde. En 1 heure 20, on voyage sur les talons (façon de parler, on ne voit que son profil, sa nuque, ses oreilles, sa bouche très rouge) de Gina Lola Benzina, perdue dans les montagnes et les nuages pyrénéens, habillée très chic, négligé, touriste quoi. Elle regarde hors-champ, elle cherche, elle à l'air d'attendre. Des nuages en accéléré, défilent quelques fois. Un chien. Un sentier. Des passants. Images heurtées, soudain, cartons rétro-poétiques, il arrive même que Gina court. Et c'est tout ? Oh, presque ! Une bande son n'arrête pas de se contenter paresseusement de faire entendre de vieux airs de Bardot, le synthé machinal et disco de Kraftwerk, Marilyn, du classique, Leonard Cohen. Tout cela, ensemble, n'est pas sans charme. On se laisse bercer par ce mélange guilleret, sucré, et on attend. On sait que rien ne viendra troubler la logique un peu facile des successions de séquences, que la musique continuera ainsi, ininterrompue, que tout restera dans l'ordre, le même, jusqu'à la fin. L'ordre : on attend que l'ordre touche à sa fin, que les lumières se rallument, que la musique s'arrête. Quand c’est fini, c’est comme une chanson. L’air reste un peu dans la tête, il s’entête, on repense à quelques rimes. Et puis, c’est vraiment fini, on sort dans la rue, on respire. On n’a pas rêvé, on a vu un film, un vrai. Seulement, il est petit. Il ne cherche pas à atteindre des sommets. Et pourquoi ne trouverait-on pas du charme à une désuète aventure en petit format ? Oui, pourquoi ?

(Louis Skorecki, Cahiers du Cinéma, n° 329, novembre 1981)



UN DES ÉVÉNEMENTS LES PLUS IMPORTANTS DU FESTIVAL DE CANNES

Dans son genre, c’est un des événements les plus importants du festival (N.B. : de Cannes). La projection de Coeur bleu, le film de Gérard Courant de la section Perspectives du Cinéma Français, ouvre aux jeunes auteurs-réalisateurs des horizons que personne ne soupçonnait. Ce long métrage, qui dure une heure vingt et qui a pu faire l’objet d’une impeccable projection dans la salle du Star 2, n’a coûté que 1100 F. Vous avez bien lu : 110 000 centimes. Ce n’est pas le fruit d’un miracle, mais le résultat des progrès considérables qu’a fait, ces dernières années, le Super-8 (Le film fut ensuite retravaillé à la truca en 16 mm)

Cœur bleu, pour l’instant, n’existe qu’à un seul exemplaire. Les frais de production, qui atteignent moins de la moitié du SMIC, couvrent essentiellement l’achat de la pellicule (développement compris). Il s’agit d’un Kodachrome 25 ASA de type inversible, c’est-à-dire que le négatif même devient positif par une opération de laboratoire. Mais l’essentiel est ailleurs. Il réside dans la qualité exceptionnelle de cette émulsion assez lente, qui permet une projection absolument impeccable sur des écrans que leur format réservait jusqu’ici au 35 mm. Autre avantage : la légèreté du matériel permet une prise de vues en équipe réellement minimum.

Cœur bleu a été entièrement tourné dans les lumières dorées de la Cerdagne, le réalisateur cumulant les fonctions d’opérateur, cadreur, pointeur, scénariste, monteur et tout ce qui peut être fait par un seul homme. C’est ainsi que Gérard Courant a pu tourner, au cours de l’année dernière trois longs métrages, dont plusieurs interprétés par Gina Lola Benzina, musicienne de rock dont la présence ajoute à l’insolite de l’opération Cœur bleu.

« Il est évident que le coût dérisoire du Super 8 peut permettre à de jeunes auteurs de s’exprimer en dehors de toutes les contraintes financières qui pèsent très lourdement, jusqu’ ici, sur les épaules des débutants. Cela dit, à mes yeux, le Super 8 n’est pas une arme anti-production traditionnelle. C’est surtout une manière de filmer qui répond, enfin, trente ans après, à la formule lancée par Alexandre Astruc : la caméra-stylo. Le Super 8 permet une écriture personnelle presque totalement libre. Malheureusement, les coûts de « gonflage » restent encore élevés (il faut compter 40 000 F pour une copie 16 mm et 120 000 F en 35 mm) pour permettre de donner à ce système une diffusion complète. J’espère trouver le financement pour le transférer en 16 mm. À l’avenir, je pense pouvoir travailler en 35 mm pour des films plus classiques, et poursuivre les expériences en Super 8 pour tout ce qui concerne des films consacrés à la recherche. »

(Alain Riou, Le Matin de Paris, 26 mai 1981)



UNE ESPIÈGLE DÉRADE PANTHÉISTE

Gérard Courant, sans doute le plus doué, et certainement le plus prolifique (avec Joseph Morder) des francs-archers actuels du Super 8 fransquillon exigeant, qui était venu introduire les cinéphiles bruxellois à l'oeuvre de ses frères d'armes et présenter lui-même son long-métrage le plus renommé, Coeur bleu, une espiègle dérade panthéiste complètement improvisée en un week-end qui fait de l'auto-complaisance même la plus excédante ailleurs un véritable art de filmer libre.

(Noël Godin, Les Amis du cinéma et de la télévision, n°312-313, mai-juin 1982)



LE SABLIER DU CINÉ-MOI

22 décembre 1981 : Présentation de Coeur bleu au Studio 43.

Coeur bleu a été sélectionna au festival de Cannes (dans la section « Perspectives du cinéma français »). Pour un film aussi radical, c’était inespéré. Comme il aurait été inespéré d’y faire venir beaucoup de journalistes. Il y a eu peu d’articles dans la pesse. Par contre, et ça me réjouit, beaucoup de cinéastes que je respecte et dont j’adore le travail étaient venus. Que O. ou R. se soient passionnés est plus important qu’un article dans Le Monde.

23 décembre 1981 : je tourne mon 159e Cinématon.

Du cinéma anti-rétinien. Tout le siècle est complètement rétinien, disait Marcel Duchamp. Et il avait bigrement raison. Dès qu’on sort du rétinien, on touche à un tabou. Je m’en aperçois chaque fois que je présente Cinématon. À un degré ou à un autre les gens sont scandalisés et parfois traumatisés. Plus rétiniens, Aditya et Coeur bleu passent mieux.

Résultat : on parle plus de Cinématon que des autres films même si c’est pour le détester, même si les gens disent préférer Aditya et Coeur bleu. Ça me console de remarquer qu’au niveau des effets produits sur le public et l’impact répercuté par les médias, le versant anti-rétinien de mon travail l’emporte sur le versant plus rétinien. J’ai toujours de la peine à le croire du fait que je ne mets pas l’anti-rétinien en avant. (J’ai même plutôt tendance à cacher cet aspect de mon travail par crainte ( ?) peut-être de provoquer des remous).

25 décembre 1981 : Mon nouveau film s’appelle Baignoire.

Les titres m’intéressent beaucoup. Je suis toujours étonné de la légèreté avec laquelle les réalisateurs choisissent les titres de leurs films oubliant sans doute que le titre doit donner une idée de l’esprit du film, oubliant aussi que leur titre influera sur la réceptivité et sur la connaissance de leur oeuvre par le public.

Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante, Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier..., Aditya, Coeur bleu, M M M M M..., Vivre est une solution, Sha-Dada, Encore un pernod, Yves donnent une dimension assez fidèle du cinéma que je fais. Poésie. Aventure. Dérision. Sont les trois mamelles de mon cinéma.

29 décembre 1981 : Coeur bleu est sélectionné au Festival du cinéma français de Bagnolet.

Après la première projection de Coeur bleu à la Cinémathèque française, il y a un an et demi, un spectateur s’approche d’un de mes amis et lui dit : « Ce film a coûté très cher, n’est-ce pas ? ». Mon ami lui répond que non. Ce spectateur part déçu. Une telle réaction me séduit car il y a tellement de films à petits, moyens ou gros budgets qui portent leur pauvreté à leur boutonnière que c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Ce que je désirais avant tout, dans ce film, avec les maigres moyens qui étaient à ma disposition, était de créer une ambiance luxueuse, para-hollywoodienne, pour reprendre l’expression de Joseph Morder, afin de retrouver cette atmosphère des films américains des années 1950 (films d’aventures, mélos, le Preminger de Rivière sans retour).

Retourner la pauvreté de mes moyens en richesse d’inventions permanentes, telle était ma devise.

7 janvier 1982 : Coeur bleu est sélectionné au Festival Super 8 de Montréal.

Le film fini ne m’appartient plus. Je le vois comme le produit d’un autre. C’est incroyable comme la mémoire (du tournage, des rapports avec les acteurs) peut se tarir quand il s’agit de mon propre travail.

(Gérard Courant, Cinéma, n°278, février 1982)



COMMENT FAIRE UN FILM D'AMOUR QUAND ON A PEU D'ARGENT

Voici certainement un des longs métrages les moins chers de l’histoire du cinéma. En effet, Coeur bleu n’a coûté que 1100 francs ; il faut dire qu’il a été tourné en Super 8. Il s’agit, jusqu’à présent, du film le plus montré de Gérard Courant, cinéaste – et critique – ayant déjà tourné une quarantaine d’oeuvres depuis six ans (de tous formats et de toutes longueurs). Coeur bleu, présenté en 1981 dans la section « Perspectives du cinéma français » à Cannes, est sans doute la plus accessible de ses bandes. Abandonnant la provocation du type Marilyn, Guy Lux et les nonnes (1976) ou Sha-Dada (1977), ou l’exercice avant-gardiste charriant le meilleur et le pire (Urgent..., 1977) Courant nous offre une agréable élégie panthéïste tournant essentiellement autour de la fascination que le réalisateur éprouve pour son unique modèle, la belle Gina Lola Benzina. Réminiscences culturelles dans les intertitres, musiques variées faisant se côtoyer Vivaldi et Leonard Cohen, Brigitte Bardot et Johann Strauss sur la bande son créent une ambiance assez prenante que même les spectateurs non habitués au cinéma différent sauront apprécier. Coeur bleu : ou comment faire un film d’amour quand on a peu d’argent mais une certaine habileté.

(Raphaël Bassan, La Revue du cinéma Image et son, n°369, février 1982)



UNE OEUVRE EXISTENTIELLE ET IMPRESSIONNISTE

Coeur bleu n’est ni un documentaire, ni un film de fiction et pas vraiment un film expérimental. Il s’agirait, pardonnez-moi l’emploi de ces termes un peu datés, d’une oeuvre existentielle, impressionniste, dans laquelle l’auteur a mis, sous forme de collage, les différents stimuli culturels qui le travaillaient au moment où il a tourné le film.

Afin de nous imprégner de l’atmosphère qui a présidé à l’élaboration de cette bande, reproduisons les déclarations de Courant : « Un film en couleur dédié à Abel Gance sur le cosmos, la terre, le ciel, l’eau, qui raconte comment l’héroïne, longtemps après la destruction du monde, quand la vie a repris son cours, transperce une série d’espaces désertés, traverse le monde pendant qu’elle vit une aventure troublante, saisissante, qui lui fait connaître toutes les peurs, l’angoisse, l’amour et rêve éveillée que l’espace naît ici du temps, avant qu’elle ne se précipite dans un tourbillon et se dissolve dans les profondeurs du cosmos pour l’éternité : Coeur bleu ».

Ce support « mythique » est présent au niveau des vingt-et-un intertitres qui ponctuent le film. L’image nous montre Gina Lola Benzina évoluant, en pointillé, dans un paysage montagneux pyrénéen. Il n’y a pas d’action, de psychologie, mais de simples situations créées par les positions de l’interprète au sein de son environnement et la manière dont le cinéaste la cadre, la filme : en accéléré, en gros plan... Il s’agit, en fait, d’un portrait intimiste inscrit dans une nature vivante. La reconstitution d’un éventuel trajet narratif ne peut s’opérer que mentalement par, d’abord, une sensibilisation à ce ciment éclaté, en miettes, qu’il s’agit de reconstituer à partir des éléments épars que l’auteur nous propose : diverses images de l’actrice, musique de Vivaldi, chansons de Brigitte Bardot, impact poétique des intertitres, etc.

La nécessité de Coeur bleu qui ne révolutionne rien, qui ne contribue pas à une quelconque lutte de libération (...), est d’affirmer le droit à la libre création pour tout un chacun. Une des clés que l’on peut donner au lecteur pour l’aider à pénétrer dans ce film est de jouer avec les divers éléments de Coeur bleu, plutôt que d’essayer vainement d’en trouver une signification rigide. Le déclic émotionnel peut se déclencher hors de tout raisonnement, c’est même la fonction essentielle de l’art.

(Raphaël Bassan, La Saison cinématographique 82)



LA LETTRE DE PHILIPPE GARREL

Tu me demandes si tu dois te présenter devant le jury de l'Avance sur recette avec ton film Coeur bleu.

Je te réponds oui pour deux raisons :

Jean-Luc Godard m'a dit un jour à l'université de Berkeley aux Etats-Uns : "L'Avance sur recettes, c'est très bien, c'est pour les cinéastes quand ils n'ont pas d'argent." (Je cite de mémoire). Or il est un fait certain c'est que tu n'as pas d'argent. Donc, une.

L'autre raison, c'est que j'ai pu voir l'autre jour en projection 8 mm Coeur bleu qui n'est pas mal du tout et que c'est une bonne idée que de gonfler ton film pour le montrer à plus de gens.

Je te souhaite bonne chance pour ce pont que tu franchis entre la critique et le film.

Un jeune metteur en scène parmi tant d'autres...

(Philippe Garrel, 15 septembre 1982)



LEWIS CARROLL, ARTHUR RIMBAUD, STANISLAS RODANSKI

Cœur bleu a été tourné en juillet 1980 dans la région des Angles et de Font Romeu, dans les Pyrénées orientales, entre 1750 et 2200 mètres d’altitude. L’interprète en est Gina Lola Benzina. La bande sonore est composée d’œuvres ou de chansons de Leonard Cohen, du groupe Kraftwerk, de Marilyn Monroe, de Johan Strauss (Le Beau Danube bleu) et de Vivaldi (L’été des Quatre Saisons). Certains des intertitres sont faits d’emprunts à Lewis Carroll, Arthur Rimbaud ou Stanislas Rodanski.

(Dominique Noguez, 30 ans de cinéma expérimental en France, 1982)



LE MONDE ASCÉTIQUE DE GÉRARD COURANT

« Coeur bleu, qui date de 1980, a été le premier long-métrage tourné en Super 8 jamais présenté à Cannes. Il n’y a qu’une seule actrice, Gina Lola Benzina. D’une certaine manière, c’est la suite d’Aditya. Mais la démarche se situe exactement à l’opposé. À partir d’un espace existant, les Pyrénées, je fais exploser, par ma mise en scène, cet espace. »

(Propos de Gérard Courant recueillis par Étienne Dumont, La Tribune de Genève, 11 mars 1983)



LA FASCINATION

Présenté à Cannes en 1981, Coeur bleu est une oeuvre poème qui a pour interprète principale Gina Lola Benzina et a été tournée dans les Pyrénées. Heroïne perdue dans les montagnes, elle nous livre ses fantasmes (ou ceux inspirés par le cinéaste).

On devine la fascination que l'auteur éprouve pour sa belle interprète, et il se déchaîne en soulignant ses sentiments d'une bande son qui nous fait entendre des vieux airs de Bardot, le synthétiseur et le disco de Kraftwerk, Marilyn et le déjà classique Leonard Cohen.

Ce savant mélange fait passer pour facile une oeuvre somme toute pas si expérimentale que cela, et un film d'amour fait avec beaucoup d'habileté et très peu d'argent.

(Jean-Pierre Brossard, L'Impartial, 18 mars 1983)



GONFLAGE EN 16MM

Votre revue ne cesse de donner aux cinéastes – amateurs et professionnels – un grand nombre de conseils qui concernent tous les problèmes techniques auxquels ils sont confrontés.

Je voudrais aborder la question du gonflage du Super 8 mm en 16 mm. Je suis un praticien assidu du Super 8 mm bien que j’ai toujours continué à utiliser le 16 mm et le 35 mm. Dans ce format Super 8 mm, j’ai réalisé mon anthologie de portraits, Cinématon qui, aujourd’hui, composée de 270 portraits, dure 16 heures, 7 longs-métrages et un grand nombre de courts et moyens-métrages.

Il y a quelques mois, j’ai gonflé Coeur bleu et She’s a very nice lady, deux de mes longs-métrages Super 8 mm en 16 mm, qui avaient été précédemment présentés au Festival de Cannes dans la section « Perspectives du Cinéma Français », en 1981 et 1982 et dans d’autres festivals français et étrangers.

Ces deux films furent transposés en 16 mm dans les studios Pragmafilm à Paris.

Tous deux avaient été tournés à 18 images par seconde. Il a donc fallu changer la cadence et doubler une image sur trois pour retrouver le rythme de 24 images par seconde. Pour certaines séquences, filmées en Super 8 mm image par image, les studios Pragmafilm doublèrent, triplèrent voir sextuplèrent chacune des images pour composer une image décomposée. En fait, cette méthode faisait office de trucage.

Coeur bleu fut tourné en Kodachrome (25 Asa). Le gonflage restitue une image excellente.

À plusieurs reprises, j’ai réalisé l’expérience suivante : je montrais ce film à des professionnels et à des exploitants de salles sans leur préciser qu’il avait été primitivement filmé en Super 8. À l’issue de la projection, je leur posais la question : « Que pensez-vous de la qualité de l’image ? ». Unanimement, ils répondaient qu’ils la trouvaient belle. C’est alors que je leur dévoilais le format d’origine et, à chaque fois, ils étaient tous stupéfaits.

(Gérard Courant, Cinéma pratique, n°61, 1983)



VRAIMENT BLEU ?

« Ami as-tu du coeur ? » La question jetée dans les espaces galactiques, par Gérard Courant, dans son film Coeur bleu a peut-être été entendue par les Dieux mais sûrement pas par les festivaliers. Au bout de dix minutes de projection, la salle se vidait. Dur, pour le jeune réalisateur ! Mais n’est-ce pas le risque encouru par le cinéma « underground », défiant toute valeur établie d’audition et de vision ?

L’histoire d’amour racontée par Gérard Courant, dans l’univers interstellaire de notre société de consommation, est restée hermétique pour les cinéphiles moyens. Sa volonté de laisser jouir librement le spectateur a échoué. Mais peut-être ce n’était-t-il pas vraiment bleu ?

(G.L., Midi Libre, 20 juillet 1983)



CUORE AZZURRO

Coeur bleu (Cuore Azzurro) è stato girato nel luglio del 1980 nella regione delle Anglie e di Font Romeu, nei Pirenei orientali, tra i 1750 e i 2200 metri d’altezza. Vi recita come interprete Gina Lola Benzina. La colonna sonora consiste in un montaggio di opere e canzoni di Brigitte Bardot, Leonard Cohen, del gruppo dei Kraftwerk, di Marilyn Monroe, di Johann Strauss (Il bel Danubio Blu) e di Vivaldi (L’estate delle Quattro Stagioni). Alcuni degli intertitoli sono presi in prestito da Lewis Carroll, Arthur Rimbaud e Stanislas Rodanski.

(Dominique Noguez, Il Gergo inquieto, Trent’anni di cinema sperimentale francese (1950/1980), 1983)



UNE TELLE INTENSITÉ ÉMOTIVE

Même dans ses oeuvres où les références à la photographie ne sont pas explicites, où il n’y a ni collage, ni présence de la photographie comme objet, ni procédé image par image au niveau de la réalisation, le rapport à la photographie est présent par l’utilisation d’un « modèle » unique : Marie-Noëlle Kauffmann dans Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier... (1979), Gina Lola Benzina dans Coeur bleu (1980), Martine Elzingre dans Aditya (1980) et La Neige tremblait sur les arbres (1981, bien qu’à un degré moindre dans ce film). (...)

Les divers moyens d’expression cinématographique sont exploités non pas suivant les règles du réalisme, mais afin d’accentuer l’émotion. Dans ce sens, (...) il fait se succéder musiques variées dans Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier..., Coeur bleu, À propos de la Grèce, (...) il exploite les intertitres et les surexpositions dans la plupart des oeuvres. L’esprit qui anime les films de Gérard Courant correspond à celui du cinéma muet, bien que le cinéaste épouse les méthodes du direct et que ses longs-métrages soient très musicaux. La dédicace du film Coeur bleu à Abel Gance, l’influence avouée de Jean Epstein et Louis Delluc (la vague impressionniste française) sont ici fort révélatrices. (...)

Une telle intensité émotive accentue la force des repères culturels qu’il accumule : l’image de Marilyn Monroe et la musique d’Elvis Presley dans Marilyn, Guy Lux et les nonnes, le personnage de Gene Tierney dans She’s a very nice lady, et la bande-son de Coeur bleu fait se côtoyer Vivaldi, Leonard Cohen, Brigitte Bardot et Johann Strauss.

(Michel Larouche, Parachute (Montréal, Québec, Canada), n°363, n°44, septembre-octobre-novembre 1986)



GÉRARD COURANT, LE PEREC DU CINÉMA FRANÇAIS À CINÉMAGINAIRE (ENTRETIEN AVEC GÉRARD COURANT)


Ce matin, à Argelès-sur-Mer, ce cinéaste expérimental présente Cœur bleu, un film tourné au lac des Bouillouses en hommage à Brigitte Bardot.


Qu’aimez-vous dans le cinéma ?

J’adore multiplier les expériences. J’essaie avec chaque film d’inventer quelque chose de nouveau dans le cinéma. Je ne dis pas que j’y parviens à chaque fois, mais cette volonté d’expérimentation est mon moteur qui me permet d’aller toujours de l’avant.

Depuis que j’ai commencé à faire des films, en 1976, je crois que je n’ai jamais fait deux fois la même chose. Chaque film me permet de défricher un nouveau territoire inexploré dans le cinéma et d’expérimenter une nouvelle manière de faire des films.


Cœur bleu, réalisé en 1980, a été présenté au festival de Cannes 1981 dans la sélection Perspectives du cinéma français. Parlez-nous de ce film.

Tout le film est fait avec et autour de Gina Lola Benzina, qui est l’unique modèle de Cœur bleu. J’avais déjà fait un film avec elle, en 1979, qui s’appelle Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier… J’avais été enthousiasmé par sa personnalité et par sa beauté qui étaient si troublantes qu’elles m’avaient donné envie de faire ce film. En fait, Cœur bleu est un portrait de Gina Lola Benzina. Son nom sonne – claque, même – comme un personnage de roman. C’est un nom qui fait fonctionner notre imaginaire : il nous rappelle le cinéma et la chanson des années 1950, le cinéma italien de cette époque et un zeste de dérision, très Rock and Roll, indispensable pour avoir le recul suffisant et adhérer à cette peinture.

Le film a été tourné dans le cadre grandiose des Pyrénées orientales, dans la région des Angles et de Font Romeu, entre 1600 et 2000 mètres d’altitude. Cœur bleu mêle la beauté féminine à celle de la nature et s’apparente plus à la peinture, à la musique et à la poésie qu’aux films d’art et d’essai que l’on voit au cinéma. Bref, Cœur bleu est un ciné-poème qui s’adresse à tous les gens ouverts à une autre forme de cinéma.


En quoi fut-il une expérience ?

Il fut d’abord une expérience au niveau de la technique. J’ai travaillé sur une machine qui s’appelle la truca. Cette machine permet de retravailler les rythmes de chaque plan en doublant, triplant, quadruplant, et plus encore, chaque image. Il est donc possible de modifier tous les rythmes, soit de ralentir les plans, soit de les accélérer. J’ai travaillé comme un peintre qui se bat avec les couleurs.

Ce fut également une expérience par le choix, qui est rare au cinéma, de faire un film avec un seul personnage, celui de Gina Lola Benzina. J’ai réalisé une composition cinématographique à partir d’éléments littéraires, picturaux et musicaux. C’est un film très musical avec des chansons des années 1950, celles de Brigitte Bardot et de Marilyn Monroe. Cœur bleu est, quelque part, un hommage à Brigitte Bardot.


Où vous situez-vous aujourd’hui dans le cinéma ?

Je suis un peu un extraterrestre du cinéma. De ma planète, je remarque que trop de films d’aujourd’hui manquent d’âme et d’émotions, même si, techniquement, ils sont quasiment irréprochables.

Ma période cinématographique préférée est celle des années 1950 quand Hollywood en était arrivé à une sorte de perfection et que l’on sentait poindre les prémisses de la Nouvelle vague qui allait tout balayer et inventer une nouvelle manière de faire du cinéma. Le télescopage des deux m’intéresse beaucoup.


Le cinéaste que vous êtes est-il plus proche de l’écrivain ?

Oui, j’aime travailler seul, avec ma caméra. J’ai souvent à l’esprit la philosophie d’Alexandre Astruc de la caméra-stylo : penser un film comme on pense un livre.

J’ai également toujours une pensée pour l’écrivain Georges Perec qui, pour chaque livre, proposait un exercice différent, une nouvelle aventure littéraire. À mon humble niveau, j’essaie, avec chaque film, de créer une expérience cinématographique nouvelle, je tente de découvrir quelque chose de nouveau.

(Entretien recueilli par D. Berhault, L’Indépendant, 16 mai 1997)



GÉRARD COURANT LE BIEN NOMMÉ

Un cinéaste franc-tireur qui serait, puisqu’il est plutôt marqué par une enfance lyonnaise, notre Monsieur Brun à nous. Mais qui dans ses divagations de cinéaste a fait une large place à la Méditerranée. (...) C’est plus précisément au coeur des beautés montagneuses des Pyrénées-Orientales (Cerdagne) que Gérard Courant cavalait après l’émotion du cinéma d’Abel Gance tout en tournant autour d’une drôle de gazelle : Gina Lola Benzina. Ce Coeur bleu, présenté au Festival de Cannes en 1981 dans la section « Perspectives du cinéma français » était à l’époque remarqué entre autres pour être le film le moins cher de l’année (1100 F à l’époque !!!). Avec du Super 8 et une pellicule plutôt lente (25 Asa) et la possibilité de gonflages ultérieurs (16 mm comme nous le verrons, voire 35 mm), Courant s’inscrivait alors dans cette liberté de caméra-stylo qu’on retrouve finalement aujourd’hui avec la maniabilité confortablement bon marché du numérique.

(Jean-François Bourgeot, Catalogue du Festival du cinéma Méditerranéen de Montpellier, 2003)



QUE RESTERA-T-IL QUAND TOUT AURA DISPARU ?

Cette période de vacances me permet de rattraper (un peu) mon retard et de regarder les films que Gérard Courant m’a gentiment offerts (il ne m’en reste plus que neuf en attente !). C’est toujours avec beaucoup d’intérêt que je découvre ces œuvres hors normes qui m’ont fait songer, cette fois, aux propos que Jean-Luc Godard tenait aux étudiants du Fresnoy dans le film que lui a consacré le sournois Fleischer. Il reprochait à leurs dispositifs de n’être, finalement, que des « astuces techniques » et de ne plus renvoyer au « Réel ». Comme si le cinéma n’avait plus vocation de montrer ce qui n’avait jamais été montré (et qu’on ne peut pas voir en dehors du cinéma) mais d’illustrer des idées préexistantes.

J’ai pensé à ces propos car le cinéma de Courant, des Carnets filmés aux Cinématons ne repose quasiment que sur des dispositifs. Mais ces dispositifs restent toujours ouverts au Réel, ils ne prennent leur sens que par cette réalité que le cinéaste filme comme si c’était la première fois (ou la dernière !).

(…) Ce côté « science fiction », on le retrouve dans ces deux films datés de 1980 que sont Cœur bleu (dédié à Abel Gance) et Aditya (placé sous l’égide d’Artaud). Un carton nous annonce d’ailleurs au début de Cœur bleu que l’action se déroule « longtemps après la destruction du monde » tandis que les paysages dévastés d’Adytia donnent la même impression.

Ces deux films tournés en Super 8 peuvent se résumer de manière très basique : une femme, des paysages. Paysage ruraux dans Cœur bleu (les Pyrénées) ou friches urbaines dans Aditya et des visages que Courant filme comme des paysages (et vice-versa).

Il ne faut pas ensuite vouloir trouver des « scénarios » dans ces films impressionnistes qui cherchent avant tout à filmer le présent dans ce qu’il a de plus fugace (les reflets d’un cours d’eau, une lumière sur un visage…). Encore une fois, le cinéaste enregistre des « traces » dans un univers où toute vie humaine semble avoir disparu.

Cœur bleu joue beaucoup sur le rythme, les contrepoints (les panoramiques du début sur les paysages répondants au mouvement de rotation qu’effectue Gina Lola Benzina lorsqu’elle contemple ce paysage) et les rimes visuelles (le titre renvoie aux boucles d’oreilles portées par l’actrice qui deviennent tout un monde à l’instar des étendues d’eau ou du ciel). Ce qu’il y a de beau dans le film, pour reprendre l’idée de Godard, c’est que la simplicité du dispositif mis en place par Courant (le film a été tourné pour l’équivalent de 150 euros actuels et ouvre la perspective, bien avant l’arrivée des petites caméras, que tout le monde peut réaliser un long-métrage) n’empêche pas que les images tournées, baignant dans des musiques diverses (de Kraftwerk au Beau Danube bleu en passant par Leonard Cohen, Brigitte Bardot et Marilyn Monroe), semblent être vues pour la première fois. Que restera-t-il quand tout aura disparu ? Des traces de paysages et un visage offrant peut-être un espoir…

Reste à espérer que ces films soient un jour distribués et montrés (Cœur bleu était sorti en salles – au Studio 43 de Païni, je suppose- et avait eu droit à une critique dans La saison cinématographique de 1982) afin qu’on saisisse tout l’intérêt de l’œuvre de Courant hors de son célèbre Cinématon

(Docteur Orlof, Le blog du Dr Orlof, 16 février 2010)



WHEN RIVER FLOWS IN THE RYTHM OF KRAFTWERK

When river flows in the rhythm of Kraftwerk and when trees dance with Leonard Cohen and when her blue earring looks like little piece of sky and when she smiles and when she smokes and whe she looks distant and when colors are wonderful.

(Bité, Mubi, 26 September 2012)



QUELLE EXPÉRIENCE !

"Le cinéma, c’est des hommes qui ont filmé des femmes." Et c'est mieux avec de la bonne musique ! Quelle expérience !

(Ostermeyers, Mubi, 14 Janvier 2014)



LA TRACE DU RÉEL

Le travail de Gérard Courant se compose à la fois d’une dimension photographique et cinématographique. En vue de cette fin, il utilise à ses débuts la technique du collage comme nous avons pu le voir précédemment (notamment dans Marilyn, Guy Lux et les nones, 1976). La photographie devient objet totalitaire du film, notamment dans son film Un Sanglant symbole (1979), où 160 photographies sont filmées, à des durées variables. D’autres de ses films sont réalisés à partir de ce procédé, il décompose ou plutôt compose le film image par image. Ce procédé, tente de montrer que le cinéma n’est autre que le prolongement de la photographie. Le cinéma se compose d’une succession de photographies, d’images. Toutefois Gérard Courant n’appréhende pas le cinéma comme la pure transfiguration du médium de la photographie à celui du cinéma. Il n’utilise pas la photographie comme objet en tant que tel. Il s’agit plutôt d’une interprétation du modèle. Plus particulièrement de la mise en scène d’un « modèle » unique, exemple avec Gina Lola Benzina, dans Cœur Bleu (1980). Ce long-métrage de Gérard Courant s’insère dans la tétralogie Le Jardin des abymes. Le drame est mis en avant dans l’œuvre de Gérard Courant, cette quête nostalgique d’un temps passé révolu. Au-delà de cette quête, Gérard Courant insiste sur ce passé, en effet l’existence du passé est nécessaire dans la construction du futur. Autrement dit, si nous voulons faire du nouveau nous ne pouvons pas faire table rase du passé. Comme pour insister sur cette idée, Gérard Courant va placer en exergue de son film She’s a very nice lady, la maxime très chère à Luis Buñuel : « Tout ce qui n’est pas de la tradition est du plagiat ». Le cinéaste ne fait ici que synthétiser le sujet de ses quatre films constituant la tétralogie. Pour en revenir à Cœur Bleu, Gérard Courant va jouer sur les rythmes, les contrepoints. Les panoramiques du début sur les paysages répondent aux mouvements qu’effectue Gina Lola Benzina. En cela nous retrouvons dans le cinéma de Gérard Courant des échos de l’âge d’or du cinéma muet. Le choix d’un cinéma non dialogué avec l’utilisation d’intertitres, vient ponctuer le récit du film. À cela s’ajoute une esthétique reposant sur la rime visuelle, ainsi les boucles d’oreille de la jeune femme font échos au titre du film. Gérard Courant nomme ses quatre films de la tétralogie des ciné-poèmes. Le cinéaste revient à une forme passée du cinématographe, au cinéma des années 1920 où les écrivains vont s’intéresser au cinéma et vont explorer de nouvelles formes d’écriture.

La simplicité du dispositif mis en place par Courant n’empêche pas la complexité des images. (...) Cette atmosphère dans laquelle évolue le cinéaste se transpose dans le film lui-même. Cœur bleu mêle la beauté féminine à celle de la nature et en ce sens l’œuvre que nous propose Gérard Courant s’apparente davantage au domaine de la peinture, de la musique et de la poésie, il y a un véritable travail d’arrangements, de nuances comme pourrait le faire un peintre devant une toile, Gérard Courant déclarera à propos de Cœur Bleu, « j’ai travaillé comme un peintre qui se bat avec les couleurs ». Il n’y a pas d’action dans Cœur bleu, on voit évoluer la figure de la jeune femme dans des paysages, ce manque d’actions est comblé par de simples mises en situations de cette dernière créant ainsi un portrait intimiste à la fois de Gina Lola Benzina mais aussi de la nature elle-même. Très vite il devient difficile de faire la différence entre paysage et portrait. Gérard Courant va ainsi filmer les visages comme des paysages et des paysages comme des visages. Lorsque la caméra s’échappe du visage c’est pour mieux y revenir et capturer toutes les émotions. Les émotions rythment les plans et le film, l’émotion apportée par le visage semble primer sur tout le reste. Il semblerait qu’il faille comprendre cette œuvre comme un vecteur émotionnel hors de tout raisonnement.

(Estelle Pajot, L’oeuvre filmée de Gérard Courant, Université de Bourgogne, UFR Sciences Humaines et Sociales, Département Histoire de l’Art et Archéologie, sous la direction de Isabelle Marinone, 2014)







 


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