NUIT ET BROUILLARD AU JAPON de NAGISHA OSHIMA.

Cinéma 80, n° 255, mars 1980.

Terrorismes et « Théorismes »

Les distributeurs sont souvent de bons calculateurs. Ce Nuit et brouillard au Japon de Nagisha Oshima n’aurait pas fait un sou en 1960, à l’époque de sa réalisation, ni encore moins dix ans plus tard où la précision du regard n’aurait pu être perçue à sa juste mesure tant, dans ces années-là, on était aveuglé par l’utopie révolutionnaire. Ou plutôt, les utopies : chacun avait la sienne et chacun, croyait-on, était la meilleure et la plus juste. D’où des heurts, toutes sortes de terrorismes pas jolis à voir, de théorismes qui, s’ils débouchèrent un temps sur une remise en question des valeurs, ne chamboulèrent pas outre mesure la pratique et le mode de vie des avant-gardes.

On ne manquera pas d’être étonné d’une telle prise de conscience à une époque où l’ami Jean-Luc lançait très haut sa Seberg et son Bébel et où le cinéma sortait de son carcan de luxe. Nuit et brouillard au Japon apparaît tel un objet étrange et étranger, en avance, égaré dans le magma des histoires à l’eau de rose qui firent couler les larmes de nos grands-parents, de nos parents et de notre jeunesse. Car, pendant tout le film, s’atteler à passer son temps à gueuler, terroriser son voisin de révolution sous prétexte qu’il n’est pas tout à fait dans la bonne ligne est une preuve flagrante que Oshima, derrière ses grosses lunettes d’écaille, voyait déjà très loin. Non seulement, il regardait à la loupe une caste politique – les étudiants communistes et ceux de l’extrême-gauche japonaise – avec la même justesse que Godard examinait la sienne dans La Chinoise, mais avec des longues-vues en prévision de 1968 et de ses « ismes », ses radicalismes de tout crin que l’on appelle gauchisme, communisme, stalinisme, maoïsme, etc. Oshima est myope, mais il voyait déjà bien mieux que nombre de ses confrères.

Car il a toujours su choisir ses lunettes et si bien les porter ! Avec trois fois rien, un espace théâtral transformé en scène de mariage, Oshima décortique dix années d’histoire de l’extrême-gauche étudiante. Dix années d’américanisation avec pour conséquence une opposition entre révolutionnaires et staliniens. Ce cérémonial du mariage, qui regroupe les représentants des courants de l’extrême-gauche, va devenir un espace de drame et de tribunal où chacunintente un procès à l’autre, à celui qui ne pense pas ou qui n’agit pas de la même façon que lui. Horreur de ceux qui croient à l’idée juste à défaut d’avoir juste des idées comme disait un cinéaste qui en a beaucoup.

Ce rapport de forces que chacun utilise contre chacun imbibe tout le film d’Oshima. Ce film est juste parce qu’il renvoie dos à dos chaque protagoniste dont la croyance, naïve et ridicule, de la possession d’une vérité révolutionnaire, rend plus encore détestables leurs actions et leurs chamailleries. À force de crier très fort leurs vérités et leurs mensonges sous le flot pressant des projecteurs, ils arrivent en fin de compte à faire éclater leurs contradictions et à prendre, enfin, matériellement pied avec le réel. Pourquoi ils luttent, pour qui ils luttent, à quoi et à qui sert leurs luttes ? Mais c’est trop tard. Cette crise est de trop et ne peut que marquer leur fin et leur éclatement.

Coupés de toute base prolétarienne, ils parlent comme des livres et ne sont que des pantins sidérés et figés aux masques pathétiques. C’est à celui qui criera le plus fort pour imposer ses idées et son pouvoir. Triste réalité d’une classe qui croit dur comme fer à la détention d’une vérité à défaut de la connaître. Mensonges, jeux de dragues, traîtrises, calomnies sont la panoplie nécessaire et indispensable d'êtres jouant des personnages dépassés par la réalité, qu’elle soit politique comme ici, artistique ou autre, ailleurs. Chaque avant-garde – ou prétendue telle – a ses ghettos, ses limites, son territoire et par-dessus tout son terrorisme. Chez Oshima, comme ailleurs, l’avant-garde fonctionne en vase clos. Chaque membre se vend corps et âme à son microcosme social quitte à négliger l’essentiel : une vie privée qui se transforme en vie publique et des sentiments repoussés à la périphérie de cet ordre. Chaque action politique est ramenée à un problème affectif parce que chacun des acteurs de cette tragédie qu’est la vie n’arrive pas à assumer une vie dont il ne connaît en fait pas grand-chose. Hors du monde du travail, il prend ses rêves pour la réalité et, dans son inconscience et son utopie, imagine bouleverser l’ordre du monde. Lénine et Guevara ont produit des rêveurs et il faudra à tous ces apprentis de la vie plusieurs années de luttes et d’engueulades avant de parvenir à comprendre, partiellement d’ailleurs, leur inexorable échec.

Il est de plus en plus de bon goût de dire que le cinémascope, c’est rétro. À tous ces ignorants et ces penseurs bornés dont le regard obtus s’arrête au format 1,66, je leur dis gaillardement : ouvrez largement vos yeux. Que le cinémascope permette une autre mise en scène, plus aérée et plus ample, tout le monde le savait depuis que James Dean a promené son doux visage dans La Fureur de vivre et il faut avoir vu le film d’Oshima pour en admettre l’implacable vérité. Ce jeune cinéaste, qui a tenu toutes ses promesses, lance sa caméra tels des coups de poing, de droite à gauche et de gauche à droite, balayant l’espace avec la hardiesse d’un Wim Wenders tranvellingant dans la campagne allemande. Et si ces mouvements d’appareil n’ont pas la précision et la prétention de ceux de Wim c’est que, par leur fulgurante vitesse assimilable à un jeu de ping-pong, les panoramiques soubresautent, respirent un peu et cherchent leur cible avant de se poser sur les visages en gros plan, marqués par des éclairages aussi durs et violents que les mots qu’ils se jettent et qu’ils se crient à la gueule.

P.S. : Nuit et brouillard au Japon fut retiré de l’affiche par la compagnie de distribution Shôchiku après quatre jours d’exploitation. Elle prétexta une désertion du public alors qu’il s’agissait d’un retrait politique. Cet acte de décès de l’exploitation du film coïncide avec l’assassinat par un extrémiste de droite du secrétaire général du Parti Socialiste japonais, Inejiro Asanuma et l’apparition d’un climat terroriste. Oshima et ses amis ont riposté contre cette censure en tenant des conférences de presse. Dans un texte qu’il publia en décembre 1960, reproduit dans le n° 224 de Positif, Oshima déclare que le retrait de son film « est sans aucun doute le fait d’un acte de répression politique ».

Gérard Courant.

 


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