DREAMS THAT MONEY CAN BUY (RÊVES À VENDRE) de HANS RICHTER.

Cinéma 80, n° 253, janvier 1980.

Rêves à vendre est un vieux projet d’Hans Richter, dadaïste et pionnier du cinéma expérimental des années 1920, de regrouper quelques-uns de ses amis artistes, d’anciens surréalistes et dadaïstes, dont la notoriété, depuis, n’a cessé de grimper, avec l’ambition de réaliser une oeuvre commune ou plus précisément un film de groupe.

Rêves à vendre est composé de six histoires inventées par Fernand Léger, Max Ernst, Marcel Duchamp (avec une bande sonore de John Cage), Man Ray, Alexander Calder et Richter lui-même, maître d’oeuvre de l’ensemble. Chaque sketch est relié à l’autre par une boîte à musique productrice de rêves. Il suffit d’y introduire une pièce pour la faire fonctionner. On peut s’étonner que tous ces ciné-artistes aient attendu si longtemps avant de mettre en scène, ensemble, un film qui synthétise leurs passions et leurs travaux sur l’art, qui fige leur passé et qui regroupe une communauté d’artistes novateurs et essentiels de l’art du XXème siècle. Disséminés à travers le monde, la Deuxième Guerre Mondiale les rassemblera en un point unique, New York, nouvelle capitale de l’art contemporain et permettra au projet de Richter de voir, enfin, le jour. Bref, ce décalage dans le temps ne manque pas d’attirer l’attention. Le film en garde des marques profondes : comme dans Anemic cinéma (1925), Marcel Duchamp a filmé ses rotoreliefs. Pourquoi faire surgir et revivre un passé éteint ? C’est tout l’intérêt de ce film d’être simultanément à cheval entre l’ « avant » (les années 1920) et le « pendant » (les années 1940) alors que dans son esthétique, Rêves à vendre n’a rigoureusement rien à voir avec les films d’avant-garde des années 1920, ni même avec les productions indépendantes et encore moins holywoodiennes de 1946, année de tournage de cet objet filmique intriguant et, il va s’en dire, visionnaire. En effet, ce qu’il y a de neuf dans Rêves à vendre, c’est qu’il prend possession d’un espace nouveau. Dans telle posture du corps, teintée d’érotisme, qui s’empare d’un vide laissant vacant par Hollywood, dans tels éclairages durs, à la limite parfois de l’expressionnisme ou dans telles couleurs crues anti-réalistes, il annonce par son esthétique et sa thématique (sexe, onirisme) un vent violent qui va souffler très fort dans les dédalles de l’avant-garde : la naissance de l’Underground dont les premières pousses (Maya Deren, Kenneth Anger) apparaissent déjà. Mais il faudra attendre près de vingt ans avant d’assister à son explosion à l’air libre.

Gérard Courant.

 


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