ELEPHANT MAN et ERASERHEAD de DAVID LYNCH.

Cinéma 81, n° 269, mai 1981.

Bien que ses deux films réalisés à ce jour soient traversés par les mêmes angoisses, les mêmes préoccupations et traitent de la même question (qu’est-ce qui se cache derrière une tête ?), David Lynch a réussi ce que peu de cinéastes avaient tenté avant lui : faire de son second film (Elephant Man) le contraire du premier (Eraserhead) en inversant toutes les données qui relèvent autant de la conception du projet, de sa mise en scène, de son système de représentation, que du but qu’il s’est fixé et finalement du regard que le spectateur est contraint de porter sur son film. On pourrait presque dire qu’une seule constante réunit ces deux films : le choix du noir et blanc dont le retour à la mode, outre-Atlantique (Woody Allen, Martin Scorsese), permettra peut-être sa survie.

Le tournage de Eraserhead a duré cinq ans. Réalisé avec la méticulosité d’un horloger ce film fantastique est le triomphe d’un cinéma artisanal, du film qu’on bâtit morceau par morceau, pièce après pièce, image par image pour produire un diamant d’une telle rareté qu’on peut dire sans hésiter : « attention, chef d’oeuvre ». Elephant Man fut produit par Mel brooks et tourné dans des conditions normales et confortables de production. Eraserhead est un film terrifiant, hanté de visions intérieures abominables, traversé par une angoisse et une peur qui dépassent largement celles de toutes Les Chasses du comte Zaroff réunies. Eraserhead (Tête à effacer), c’est déjà l’histoire d’une tête, de son extérieur et de son intérieur et, au bout de ce voyage dans les ténèbres d’un noir et blanc retrouvé, la découverte d’un moi qu’il est difficile de regarder en face. Et, dans Eraserhead, Henry Spencer osait se regarder dans la glace de sa schizophrénie. Dans Vivre sa vie, reprenant le récit de leur fille, Paul disait à Nana : « La poule est un animal qui se compose de l’extérieur et de l’intérieur... Si on enlève l’extérieur, il reste l’intérieur... Et quand on enlève l’intérieur alors on voit l’âme ».

Dans Elephant Man, l’horreur s’est déplacée, presque normalisée. On fait avec. Contraint et forcé. Le film ne montre plus l’intérieur du cerveau du protagoniste mais le regard que les autres portent sur cet homme « à la tête d’éléphant ». Dans le premier film de Lynch triomphait l’intérieur, dans Elephant Man, l’extérieur... ou plus précisément la division entre l’extérieur et l’intérieur.

Eraserhead est un paradis de trouvailles, de trucs de mise en scène. On explore le fond du tunnel du cerveau jusqu’aux origines et jusqu’à la naissance. Le cinéaste s’enfonce et se laisse couler si profondément qu’il en sort des images inouïes, extraites d’un monde si lointain qu’il faut tous les artifices de la technique pour que ces apparitions prennent vie dans cette fantasmagorie de la souffrance. Elephan Man est d’un classicisme intransigeant, d’une grande pureté de mise en scène comme si d’un coup David Lynch s’était lavé du noir d’Eraserhead. Cette limpidité se mesure dans la précision des cadres (tout est dedans, rien n’est hors-champ) et dans ses divisions (on ne regarde que des têtes déambulant dans le cadre de l’écran).

Là où Henry Spencer fait peur avec ses cheveux dressés sur la tête et ses yeux fixés vers un au-delà indéfini, John Merrick possède un regard plein d’humanité, de tendresse et d’amour, malgré les nombreuses déformations qui défigurent son visage, auxquelles il doit son surnom d’homme-éléphant et qui lui fit dire : « Je ne suis pas un animal ! Je suis un être humain ! » Les apparences ne sont pas trompeuses car « le visage est bien ici le miroir de l’âme ». Henry Spencer est dans l’incapacité de communiquer. John Merrick recherche toutes les occasions pour nouer des contacts (avec Frederick Treves, son protecteur, avec Madame Kendal, son admiratrice) puisqu’il sait que c’est sa seule et mince planche de survie. Mais, comme on le verra, cette volonté débouchera sur un échec.

Les décors et les éclairages de Eraserhead font corps avec Henry Spencer : durs, expressionnistes, sordides et favorisent l’éclosion d’ombres multiples où se planquent les angoisses les plus abominables. Si le royaume des ombres n’a point disparu de Elephant Man, il est moins terrifiant. On pourrait continuer à dresser, à l’infini, une liste des deux faces de ce même objet. Que ces quelques exemples suffisent à montrer les dangers encourus par un cinéaste qui regarde très loin dans les profondeurs (Eraserhead) car il risque de tomber dans le gouffre que, lui-même, il a creusé. Avec Elephant Man, David Lynch a compris qu’il se devait de refaire surface. De ce changement, il résulte un film moins désespéré (encore que...), parfois optimiste, toujours douloureux.

Et la leçon de Elephant Man n’est-elle pas : il faut apprendre à mieux regarder les êtres qui nous entourent car ce sont les aveugles qui gouvernent le monde (John Merrick en périra) et tant qu’ils ne recouvreront pas la vue, les hommes-éléphants ne feront pas de vieux os.

Gérard Courant.

 


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