SEVENTH HEAVEN (L’HEURE SUPRÊME) de FRANK BORZAGE.

Cinéma 80, n° 253, janvier 1980.

L’action de ce très beau film en chambre, réalisé par Frank Borzage, se situe à Paris (belle reconstitution des toits de Paris et présence insistance, au loin, du Sacré-Coeur) en 1914, à la veille de la Grande Guerre. Un jeune homme (émouvant Charles Farrell), beau et costaud, rencontre un soir dans les rues de Paris, une belle jeune fille (sublime Janet Gaynor), frêle, timide et sans abri qu’il invite chez lui. Elle accepte. Très rapidement, entre eux, s’échangent sourires, regards, amour puis passion. Mais ils ne couchent pas ensemble. Lui, beau seigneur, qui vient de trouver un travail de cantonnier, ne fait pas comme Gregory Peck dans Roman Holiday de William Wyler lorsqu’il imposa à Audrey Hepburn, une authentique princesse dont il ignorait tout du titre et de l’identité, de coucher dans son divan. Non. Notre homme comblé (il vient de trouver, en quelques heures, une femme et du travail !) et généreux, choisit la terrasse du sixième ou du septième étage et lui offre son lit. Signalons, au passage, le très beau et très lent travelling vertical qui suit la montée des deux futurs amants lorsqu’il l’accueille pour la première fois.

Alors, commence une fantastique histoire d’amour aussitôt perturbée par le départ de l’homme à la guerre. Ils se font un voeu : afin d’assouvir leur amour naissant, ils décident de transcender l’espace et, chaque jour à la même heure, ils arrêtent leurs activités respectives pour se consacrer l’un à l’autre par la pensée et rêver des mêmes sentiments (joie, amour, tristesse, etc.). Ce petit jeu, dont les surréalistes raffolaient dura quatre ans, jusqu’au jour, qui coïncide à peu près avec la fin de la guerre, où le combattant amoureux est supposé mort dans une bataille. Chez elle, on s’en doute, c’est la désolation. Mais notre guerrier, devenu aveugle, revient quand on ne l’attendait plus et retrouve sa bien-aimée. C’est le triomphe de l’amour sur la mort.

L’historien et critique Georges Sadoul, membre du groupe surréaliste, précisait : « Nous cherchions à découvrir au cinéma, non l’amour vénal, mais l’amour absolu et Breton nous envoya tous voir L’Heure suprême de Frank Borzage, où il avait trouvé, très justement, une exaltation de ce qu’il n’appelait pas encore « l’amour fou » (1)

La première partie du film, concentrée en une seule journée, dure une heure quinze minutes et la seconde (alternance d’elle dans la maison à Paris et de lui sur le champ de bataille), quarante-cinq minutes. À l’époque, ce déséquilibre irritait. Il suffit de lire Cinéa-Ciné (2), pourtant défenseur du film pour s’en convaincre : « Il y a dans L’Heure suprême plusieurs éléments exceptionnels qui font de ce film, en dépit de quelques longueurs et d’un certain déséquilibre, l’une des oeuvres les plus troublantes et les émouvantes que l’on puisse voir ». Aujourd’hui, cette disproportion émeut. Légèrement en retrait de la grosse machinerie hollywoodienne, Frank Borzage prouvait qu’il était possible de créer une oeuvre intimiste et, déjà, un travail sur la durée et sur le quotidien à partir d’un sujet, en apparence, passe-partout.

Gérard Courant.


(1) Études cinématographiques, n° 38/39, 1964.

(2) Cinéa-Ciné, n° 98, 1er décembre 1927.

 


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