SUBWAY RIDERS de AMOS POE.

Cinéma 82, n° 280, avril 1982.

Le prince de la New Wave

Bien même il n’y aurait que ce film, Subway Riders découvert au Forum du Jeune Cinéma, Berlin 1982 aurait mérité une visite malgré un festival compétitif assez mou. Car Subway Riders est peut-être moins terriblement mis en scène que Scarface, qu’il évoque diablement quand le saxophoniste-tueur exécute ses pauvres auditeurs-victimes, son action est moins rapide, son montage moins coulant, c’est vrai. Et alors ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Que Subway Riders est moins important que Scarface ? Là n’est pas le problème puisque lorsque Amos Poe tournait son film, il pensait sans doute à celui de Howard Hawks tout comme Godard quand il tournait À bout de souffle. Le résultat ? C’est que Poe, tout comme Godard, a fait son film. Le film de son temps.

À bout de souffle, c’est la Nouvelle Vague. Subway Riders, c’est la New Wave. Qu’y a-t-il de changé, alors ? Rien si ce n’est l’essentiel. Comme Godard, Poe fait renaître le cinéma dès qu’il s’approche d’une caméra. Car Subway Riders est un film qui prend des risques, qui n’a pas peur d’aller vers l’inconnu. Sublime est l’instant, vers le milieu du film, quand son héros, Anthony Zindo, interprété par Amos Poe lui-même, est recueilli par une femme. Mais nous comprenons rapidement que ce personnage n’est pas une femme, mais un être asexué, hors-temps, hors-espace. C’est un ange ! Un ange qui conduit la nuit dans sa voiture au secours de son saxophoniste.

Et ce sublime-là n’est rien à côté de cette autre séquence où la femme du détective, camée notoire, se fait une piqûre d’héroïne sur la langue. Cette scène, qui serait horrible chez Cayatte ou Sautet, est rigolote dans Subway Riders. Poe a l’exigence de la confronter à une bande-sonore – stupéfiante de bout en bout – qui prend le mot horse (cheval, en anglais), qui signifie l’héroïne, au pied de la lettre. Pendant la piqûre, monte lancinement, le bruit des galops puis quand l’opération dévastatrice atteint son apogée, la bande-sonore nous glisse des hennissements.

Pendant deux heures, Mos Poe crée son monde, celui de la nuit, le monde et la culture de la New Wave. De la désolation. Il tisse, en 16 mm couleur, les fils d’une scène souterraine et bourbeuse où, dès le prologue, il annonce que son film sera sans concession. On comprend alors que le saxophoniste ne tue pas pour le plaisir de tuer mais par contrainte, poussé qu’il est de ne pas pouvoir vivre comme il le désire. C’est, en quelque sorte, comme si nous avions, devant la caméra, à la fois le négatif et le positif d’un film. Le négatif étant la mort et le positif le visage téméraire et fragile du saxophoniste.

Amos Poe est le cinéaste de l’instant. Sa caméra, même si elle s’abandonne à de longues rêveries dans les rues new yorkaises, même si elle s’aventure dans des appartements colorés à l’excès, même si enfin elle fige les actions, sa caméra, dis-je, cherche une seule chose : geler la seconde présente dans ce qu’elle de plus fragile, de plus insaisissable pour la stopper nette. D’où l’importance du sacré chez Poe, et plus encore, du baroque, puisque le Rock pulvérise le mouvement. Et l’on a toujours l’impression, dans Subway Riders, qu’Amos Poe est en train de recueillir les milliers d’éclats provoqués par la collision de deux personnages afin de les ressouder et de les arrêter pour l’éternité. D’où, la quasi-fascination des corps dans Subway Riders.

Dans La Fureur de vivre, la tendre amourette tournait au tragique. Mais dans Subway Riders, il n’y a plus d’amour et il y a beaucoup de mort. Moderne James Dean, Anthony Zindo, qui n’a qu’un saxophone pour vivre, s’enfonce calmement dans la mort. Il faut avoir vu Subway Riders, rien que pour ces extraordinaires moments où Amos Poe, filmé en légère plongée, lève les yeux embués de désespoir en direction de la salle, prenant le spectateur à témoin qu’il n’y a plus rien à faire... seulement des films et les faire le mieux possible, ce qu’il réussit parfaitement. C’est l’un des plans les moins narcissiques de l’histoire du cinéma.

« Mourir à loisir » : Subway Riders est plus qu’un film hémingwayen. C’est le porte-drapeau d’une culture de la désespérance. La New Wave, c’est ça ! Poe filme la nuit comme l’aurait aimé Nicholas Ray et le Rock comme n’a jamais su le filmer Godard. Amos Poe sait rendre palpable la force physique de l’homme, la chair de la femme, la puissance des ombres, la beauté dans la survie. Pour Amos Poe, comme pour James Dean ou pour Michel Poicard, l’essentiel est de savoir bien mourir. Hélas ! Comme la mort, c’est la fin de tout, heureusement nous chuchote Amos Poe, heureusement que le cinéma est là, qui accumule la mort.

Gérard Courant.

 


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