JUBILEE de DEREK JARMAN.

Cinéma 80, n° 255, mars 1980.

On se demande bien de quelle manière ce film va être reçu par le public. Tourné en 1977 au moment où le mouvement punk était en pleine effervescence, il a, trois ans plus tard, un petit goût de rétro qui, à coup sûr, n’est pas pour le désavantager. Et pourtant, c’est un film qui ne triche jamais avec lui-même : donner un aperçu parcellaire et jamais global d’un fait de société qui secoua les bases tranquilles de la société britannique. Tout y est : violence, sexe, destruction, vermine, décadence, bref, l’apocalypse. Derek Jarman épouse ces idées et cette réalité en filmant joyeusement et avidement la crasse, un Londres rempli de merde, un Londres ignoré des touristes et envahi par les punks, le tout en un rituel endiablé qui fait plaisir à voir.

Derek Jarman se sent à l’aise dans cet espace. Il n’a ni l’oeil de l’ethnologue, ni celui du sociologue venant enquêter sur un groupe marginal dont il ne pourrait donner qu’une représentation obligatoirement floue et diffuse. Rien de tout cela : il sait sur quel terrain il se trouve et filme en conséquence sans se soucier le moins du monde d’une quelconque grammaire cinématographique. Pour filmer les partisans de la destruction, on ne pouvait pas demander mieux ! Il invente à mesure qu’il filme. Ce n’est jamais génial, mais jamais ennuyeux et toujours emballant.

L’histoire est cucul et à l’eau de chardon : en 1578, l’alchimiste John Dee propose à la Reine Elizabeth de faire un voyage dans l’avenir. Elle accepte et découvre un Londres sans couronne, sans loi, sans ordre, aux mains et aux bottes de cuir de hors-la-loi anarchistes. Comment est-ce possible, se dit-elle ? Vous imaginez sa surprise ! C’est drôle, d’autant que, à aucun moment, les personnages de ce film ne se prennent au sérieux. Je ne sais pas comment Derek Jarman est parvenu à imprimer si fortement cette impression, mais ça marche ! On peut imaginer que chacun des interprètes a pu donner beaucoup de lui-même et en retour Jarman a dû les laisser très libres.

À qui s’adresse un tel film ? Assurément pas aux punks puisqu’ils n’existent presque plus ! À tout un chacun, sans aucun doute, car il se propose, sans ambages ni cérémonie, de mettre à vue et à nu un monde effondré, en totale décrépitude où la seule loi qui demeure est celle du plus fort. Bref, c’est un monde pourrissant qui tire à sa fin. Et si ce monde était le nôtre ?

Derek Jarman procède de la même manière que le Godard de Alphaville ou que le Kubrick de Orange mécanique. Ses extérieurs très réels de la périphérie londonienne deviennent un autre monde. Jarman situe son futurisme dans le monde d’aujourd’hui avec des flics presque identiques à ceux de sa majesté, la Reine d’Angleterre. Épurant le genre romanesque avec l’énergie d’une réalité quotidienne, Jarman se trouve confronté avec ce que Annette Michelson, dans son étude sur Alphaville, désigne par la notion d’immanence : immanence du futur dans le présent, de l’horrible dans le quotidien et du fantastique dans le réel.

Et pourtant, il y a une contradiction essentielle entre ce fait apocalyptique qui ne laisse guère d’espoir (le No future craché par les punks) et les personnages de ce film qui, tel Lemy Caution débarquant à Alphaville, prennent possession d’un espace poisseux. Bob, la réincarnation de la Reine, Amyle Nitrite, la chanteuse punk, Mad, la pyromane et Crabs, une « nympho » de première, quatre femmes, maîtresses des lieux, quatre corps qui ne se laissent pas marcher dessus et qui dépensent une telle énergie qu’ils feraient frémir les habitants bien tranquilles de Farenheit 451. Elles investissent l’espace de la plus simple des manières : en fonçant droit devant elles, sans chercher le moins du monde à opérer des détours quand la géographie et la configuration des lieux leur conseilleraient de le faire. Bien entendu, cela ne va pas sans heurts, témoin cette séquence orgiaque et très drôle dans une boîte où s’affrontent hippies, mods et punks, trois générations de marginaux que l’alcool, la drogue et le sexe parviendront à réconcilier. Un joli carnage que Derek Jarman filme avec la dose de délire et d’humour qui scandaliserait la reine Elizabeth en personne si elle avait le malheur de voir ce film.

Gérard Courant.

 


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