LA NUIT CLAIRE ET LE CINÉMA de MARCEL HANOUN.

Cinéma 79, n° 245, mai 1979.

Soit qu’il avance sur les tapis roulants d’une narration « déboussolée » en un montage de type vertovien (l’utilisation de toute la grammaire cinématographique : gros plans, plans fixes, trucages, travellings, zooms, etc.), soit qu’il se laisse bercer par son savoir-faire qui le pousse sans cesse à revenir sur lui-même (le sens de la répétition), l’art cinématographique de Marcel Hanoun est un appel incessant au plaisir de créer des images et des sons. Cet alchimiste du cinéma recherche l’invisible, traque l’impalpable, ce qui se cache entre les images et, plus encore, ce qui s’évapore entre l’image et le son.

Ce plaisir du cinéma, qui tient souvent du miracle tant on connaît les difficultés que Marcel Hanoun rencontre périodiquement pour faire ses films, traduit, comme chez Philippe Garrel, cet autre solitaire, une esthétique partagée, opposée, qui se met en branle pour s’orienter vers deux axes contradictoires. D’une part, le film est pauvre d’apparence, rigide, austère, les mouvements (de caméra, surtout) parcimonieux, l’espace resserré, ce que l’on pourrait appeler, en hommage aux pionniers de l’underground américain des années 40 : les « films de chambre » (L’Authentique procès de Carl Emmanuel Jung, L’Automne) et, d’autre part, le film met à nu une certaine richesse extérieure, une orgie de mouvements (caméra, acteurs, lumières), voire une abondance de signes, dont les composantes sont la recherche d’un double projet. Créer un cinéma sur le cinéma qui soit à la fois abstrait tout en conservant une certaine représentativité et faire vivre un cinéma pur (en hommage au « cinéma pur » d’Henri Chomette qui témoigne d’une révolte « désespérée, mais non pas inutile » (René Clair), cinéma qui demande au spectateur, toujours traité avec dignité, de prendre position face à l’objet-film (Octobre à Madrid, L’Hiver, La Nuit claire).

Mais toujours, avec ce jeu de dys-synchronisme du son avec l’image, fait de déclarations d’amour (pas seulement du cinéma), de propos sur l’art, sur la manière de créer, sur la recherche d’une identité mythique, ces films proposent une narration déchiquetée qui ne cherche pas à embourber le spectateur mais, bien plus délicatement, qui vise à ce que, attentif, il puisse concevoir sa propre histoire, selon les méandres de son imagination.

Dans cet échafaudage qui met à mal la facilité et la médiocrité (des rapports sons/images, réel/imaginaire, du (non) jeu d’acteur, de la perception audio-visuelle), il y a la quête têtue (insistante, même), peu pratiquée au cinéma, de rendre compte de ce grand chamboulement que sont les structures de notre cerveau et, plus précisément, par toutes sortes d’effets de montage (lent, rapide, choc), de confier à celui qui accepte de faire l’effort d’aller vers le film – trajet semé d’embûches – une sensation d’adhésion. Elle n’est jamais sapée par quelque putasserie filmique, ni dictée ou amadouée par quelque dessein velléitaire du cinéaste-maître, mais elle est captée dans la structure intérieure du film, dans ses forces les plus secrètes.

Les films de Marcel Hanoun décollent sans cesse du confort cinématographique. Ils n’ont pas de message codé sur une quelconque thématique d’auteur. Ils revendiquent un droit et une liberté : celui et celle d’exister, purement et simplement et visent à mettre en scène la manière dont ils sont conçus en convoquant le spectateur à être autre chose qu’un sujet qu’on a manipulé à loisir.

On pourrait supposer, à voir La Nuit claire, que Marcel Hanoun tient par-dessus tout au mythe d’Orphée, qui est le sujet en trompe l’oeil de son film. On pourrait imaginer également que La Nuit claire est l’impossible rencontre d’un impossible amour. Illusion. Malentendu. Marcel Hanoun va au-delà des apparences. S’il emprunte le mythe d’Orphée, c’est plus comme traces et, plus encore, comme moule dont la fonction est de servir de garde-fou à la réalisation. Orphée est, selon les moments, un homme ou une femme, les dialogues s’évanouissent au profit d’une bande sonore électro-acoustique conçue par Jean-Paul Dupuis et les acteurs, les stigmates angéliques intemporels d’une vaste construction, qui n’est pas le jeu du hasard, mais le résultat palpable d’une pensée sur le cinéma dont Hanoun, depuis vingt-cinq ans, explore, de film en film, les sentiers encombrés par près d’un siècle de cinéma narratif.

Dans cet éclatement (de la narration, de la normalité, de notre imaginaire), le spectateur est appelé à recoller les morceaux d’un puzzle complexe fait d’un pullulement obstiné d’oppositions et de scissiparités (sérénité/angoisse, lenteur/rapidité) qui se malaxe, un peu à la manière de la musique d’un Terry Riley ou d’un Philip Glass, dans l’art de la répétitivité.

Gérard Courant.

 


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