GRAUZONE de FREDI M. MURER.

Cinéma 81, n° 267, mars 1981.

Force est de constater que lorsque Fredi M. Murer descend de ses montagnes pour poser un regard implacable sur les coutumes et la vie de la plaine, son cinéma gagne en angoisse et en paranoïa pendant qu’il perd, proportionnellement à son altitude de tournage, une part solidement ancrée en lui d’ethnographie. Bref, et pour parler brutalement, chez Murer, la descente est propice à la fiction.

Cinéastes des hauteurs, Fredi M. Murer est l’un des très rares auteurs du cinéma suisse. oeuvre de génie, Ce n’est pas notre faute si nous sommes des montagnards grimpe très haut au hit-parade du cinéma suisse pendant que Grauzone, film rigoureux et solide, tourné dans la banlieue zurichoise et ses quatre cents mètres d’altitude, se situe quelques marches en dessous, blotti entre Alain Tanner et Michel Soutter, à l’époque glorieuse pour le cinéma helvétique lorsque ces derniers ne se disaient pas auteurs mais faisaient tout simplement des films... suisses (comme Charles mort ou vif ou James ou pas).

Fredi M. Murer préfère la montagne à la turbulence de la ville (lisez : la plaine) et, pour être précis, il est le négatif d’un Johan van der Keuken transcendé quand il s’agit de filmer les mers intérieures de sa Hollande balayées par le vent du Nord. Chez Murer, le vent est invisible, mais il souffle en bourrasque à l’intérieur des personnages accrochés à une existence pressurisée par une société qui fait passer ses ouragans pour des zéphyrs. Et Murer a si bien compris cette dangereuse escroquerie contre laquelle, il ne cesse, dans Grauzone, de nous mettre en garde, qu’il nous renvoie l’image du monde et de la Suisse dans un miroir grisé et fendu par un bonheur chimérique.

Alfred et Julia, les deux personnages de ce film en gris que l’on doit au travail adroit et austère de son opérateur Hans Liechti, très proche par instants de certaines photographies de Raoul Coutard (les Godard, les premiers Truffaut ou, transposé dans la grisaille de la Suisse, le Tony Richardson du Marin de Gibraltar) sont filmés comme des cobayes sur l’existence desquels l’expérience que le cinéaste va tenter pèsera lourd.

L’histoire de Grauzone serait une banale histoire d’anticipation si elle contait les vicissitudes d’un peuple éloigné de nous, noyé dans les temps futurs. Mais rien de cela dans le film de Murer : tout nous laisse penser que l’action de Grauzone se passe aujourd’hui en Suisse – elle pourrait se passer ailleurs, aux États-Unis, en France -, dans une ville en apparence aussi paisible qu’un village de montagne. Mais voilà, c’est qu’il s’y déroule des événements inquiétants. Alfred et Julia, deux petits-bourgeois mal dans leur peau et bien dans celle de leurs personnages, apprennent dans un journal l’existence d’une épidémie mystérieuse (la mélancolie ?) Un comité de crise décrète le boycott des nouvelles. Deux possibilités se présentent alors à eux : s’enfoncer davantage ou remonter une pente savonneuse à souhait. Alfred choisit la deuxième solution, la seule possible au-dessus du grand vide de l’existence.

En y ajoutant un zeste de peur et d’angoisse et en cinéaste visionnaire, Fredi M. Murer nous fait froid dans le dos. C’est lorsque le cinéma fait mine de nous parler de demain en filmant la réalité (Alphaville, Orange mécanique) qu’il nous parle d’aujourd’hui.

Gérard Courant.

 


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