MOÏSE ET AARON de JEAN-MARIE STRAUB et DANIÈLE HUILLET.

Cinéma 79, n° 250, novembre 1979.

Moïse et Aaron est, avec Chronique d’Anna Magdalena Bach, une des précédentes productions de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, une des seules et rares expériences abouties de transposition ou de cohabitation d’un opéra avec un film, ici, le Moïse et Aaron de Schoenberg, sans que l’un ne prenne le pouvoir sur l’autre.

Moïse et Aaron fut entièrement tourné en son direct dans l’amphithéâtre romain d’Alba Fucense, dans les Abruzzes. Et, en cela, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet innovent complètement. Comme Le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Comme le fameux Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp. Comme le silence de John Cage. Nos deux cinéastes mettent K.O. tous ces films qui collent de l’opéra sur des images muettes. Les acteurs-chanteurs ne miment pas les chansons, mais chantent directement pendant que la musique, enregistrée préalablement, durant six semaines !, est entendue par chacun des chanteurs à l’aide d’écouteurs dissimulés et ils sont filmés dans de longs plans souvent fixes. Moïse et Aaron, le film, en disant : « Tchao, play back » restitue à l’opéra sa grandeur, sa vérité, que dis-je ?, sa dimension biblique.

Jean-Marie Straub déclarait à Enzo Ungari, à propos du doublage : « Dans un film doublé, il n’y a pas le moindre rapport entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Le cinéma doublé est le cinéma du mensonge, de la paresse mentale et de la violence, parce qu’il ne donne aucun espace au spectateur et le rend toujours plus sourd et insensible ». Un Pasolini qui s’était risqué dans ses Écrits hérétiques à « lancer » la formule : « Godard a subi le chantage du gauchisme et Straub celui de Godard » est particulièrement visé.

Peu importe, chacun peut trouver midi à quatorze heures. Alors, applaudissons Jean-Marie Straub et Danièle Huillet qui, après s’être lancés dans un pari difficile, réussissent à donner vie aux chanteurs, à l’opéra et, mine de rien, transcendé comme à ses meilleurs jours, au cinéma.

Gérard Courant.

 


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