DES SUISSES DANS LA GUERRE CIVILE D’ESPAGNE et L’EXÉCUTION DU TRAÎTRE À LA PATRIE ERNEST S. de RICHARD DINDO.

Cinéma 79, n° 250, mars 1979.

Réhabilitations

À partir de la sortie de deux de ses films, Richard Dindo s’est promis de faire connaître le cinéma documentaire suisse alémanique dont il dit le plus grand bien et dont il vante les qualités très particulières. Il existe plusieurs cinéastes de talent qui travaillent dans des domaines assez proches de l’esprit de Richard Dindo et ces deux films, dont les qualités sont nombreuses, devraient permettre d’aller y voir d’un peu plus près de ce côté de la Suisse où les seuls noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Thomas Koerfer ou de Daniel Schmid qui, lui, a tout appris à Berlin et à Munich et dont le regard de cinéaste a pris alors un sérieux coup de baroque dans ces années charnières pour le cinéma allemand.

Dans ces deux films, la méthode de Richard Dindo consiste toujours à fouiller et à ramener son sujet sur deux plans : le particulier et le général, et vice-versa, dont les allés et retours incessants sont une valse qui contraint le spectateur à rester vigilant sous peine de s’égarer et de se perdre dans la fabrication de la plus difficile des fictions qui soit. À partir d’éléments documentaires, construire une « histoire » avec un commencement – poser une énigme, questionner un point d’histoire – et une fin – une chute (on dirait un happy end à Hollywood) – qui essaie de résoudre une énigme, un point d’histoire.

Ainsi, dans Des Suisses dans la guerre civile d’Espagne ou dans L’Exécution du traître à la patrie Ernest S., le particulier est dans les six cents combattants suisses en Espagne luttant contre le fascisme, dans Ernest S. fusillé « pour l’exemple » et, le général, sur toute l’histoire de la Suisse entre 1936 et 1939, et pendant la deuxième guerre mondiale. Ces deux périodes « déteignent » inévitablement sur toute l’histoire suisse jusqu’à ses fondements et ses idéaux démocratiques que, par leur analyse, les deux films font, comme du bois sec, voler en éclats.

Ce plaisir « fou » de la fiction autorise Richard Dindo à se lancer, tel un Don Quichotte de la pellicule, contre les forteresses les plus inébranlables (l’État Suisse) et à remettre quelques « vérités historiques » à leur place : celles, en particulier, du mensonge des gouvernants. Ces derniers, pour se prévaloir de la peur du communisme (le film sur les combattants d’Espagne) ou de cacher une collaboration, prouvée (le manifeste des « deux cents » prêt à offrir leur assistance à Hitler), avec les nazis (le film sur Ernest S.) sont prêts à emprisonner les « combattants de la liberté » ou à fusiller un militaire ouvrier « tête en l’air » qui, « pour une bouchée de pain », a vendu des secrets militaires de broutille à un diplomate allemand.

Richard Dindo entreprend de faire vivre, surgir une mémoire historique et, sur le mode de la réhabilitation, de « corriger » l’Histoire, ce qui ne va pas sans quelques réactions de la part des instances officielles, des partis de droite et de la télévision. En effet, dans une séquence émouvante où les anciens d’Espagne définissent la notion de démocratie, la télévision censura cette séquence. Mais suite à une campagne de presse, la télévision fut obligée de diffuser quelques jours plus tard la séquence manquante suivie d’un débat.

La ruse de Richard Dindo, c’est qu’il s’attache à des sujets que le temps n’a pas pu effacer complètement par le nombre des années. Sur les six cents volontaires pour l’Espagne, deux cents étaient encore en vie en 1973, à la date de la réalisation du film et, en ce qui concerne Ernest S., une bonne partie de sa famille, des gens qui l’ont connu, un magistrat, etc. vivent aujourd’hui marqués (comme l’on marque une vache au fer rouge) par cette expérience. Bien sûr, ces combattants de la liberté étaient en infraction avec la législation helvétique qui interdit à ses ressortissants de s’enrôler dans une armée étrangère d’où, à leur retour, au lieu des défilés officiels espérés, les attendait un accueil pénitentiaire. Bien sûr, Ernest S. a fait de petites erreurs. Mais sa famille fut « salie » par la déconsidération sociale et, odieux, un membre de la commission de grâce qui eut à statuer sur le cas Ernest S. disant, les yeux droits dans l’objectif de la caméra, face-à-face avec le regard du spectateur : « Si c’était à refaire aujourd’hui, je prendrais la même décision ». De ne pas le gracier. Horrible !

L’État souverain, voilà quelle est la machine que Richard Dindo tente d’affronter. Mais il n’est jamais démuni d’atouts et de munitions. Pour lui, faire un film ne doit pas être une routine mais un long questionnement de comment confronter le son avec l’image, de faire vivre un lieu. Dans Ernest S., il revient de nombreuses fois sur les mêmes lieux de l’histoire : en été et en hiver, le jour et la nuit, par beau temps et sous la pluie ou sous la neige. Ainsi, il reconstitue, sur le mode cyclique des saisons et de la vie, celle d’Ernest S., une victime de l’État.

On comprend rapidement quelle importance Richard Dindo accorde à cette méthode d’approche cinématographique car elle en dit long sur ses conceptions du cinéma : l’image appelle le son et le son appelle ou détermine l’image. Un aspect de son cinéma étonne plus que les autres parce que d’une plus grande rareté dans la maîtrise de son matériau cinématographique : l’ensemble des interviews crée une homogénéité et une harmonie des voix. Il est bien entendu que chacun des interviewés par ses incidents pulsionnels (l’émotion), son souffle (l’âge), son intonation, sa morphologie, son corps, sa condition sociale, sa culture, possède sa propre « textualité » de voix et les consonnes et les voyelles sont dites obligatoirement différemment. Mais l’ensemble fait masse compacte et homogène. Un ouvrier parle et, aussitôt après, un « bon bourgeois » lui succède et rien n’est pourtant cassé dans le rythme du film qui poursuit son avancée vers son but : en savoir plus sur le sujet, réhabiliter des êtres bafoués sous le couvert de l’ordre social et politique, retrouver la « vérité historique ».

Mais il ne faudrait pas croire, à lire ces lignes, que le travail de Richard Dindo est réservé à une minorité porteuse d’un savoir intellectuel et historique. Au contraire, son souci d’analyse didactique le pousse continuellement, après avoir bien « centré » son sujet, en historien responsable, à dérouler une suite de cercles centrifuges de plus en plus rapprochés qui passent par l’interview (la partie dominante de ses films), la découverte et la « saisie » d’un espace géographique, voire géologique, le recours à des documents d’époque (des extraits de Terre d’Espagne, de Joris Ivens, des actualités du « Ciné Journal Suisse » pendant la guerre) pour déboucher sur un capital de preuves. Que ce soient les volontaires suisses pour combattre en Espagne ou Ernest S., tous faisaient partie des couches défavorisées de la société et leur dégradation, pour les premiers, ou la mort, pour Ernest S., prouve une fois de plus – et l’on aurait pu même se passer d’une analyse marxisante pour en arriver à cette constatation – que lorsque l’État veut asseoir son autorité, non seulement tous les moyens lui sont bons mais ce sont presque toujours les « petits » qui trinquent.

Gérard Courant.

 


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