DE LA NUÉE À LA RÉSISTANCE de JEAN-MARIE STRAUB et DANIÈLE HUILLET.

Art press international, n° 30, juillet 1979.

Après Böll, Bach, Corneille, Brecht, Schönberg, Fortini, Mallarmé, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ont choisi d’adapter à la lettre, avec le recours à de larges extraits du texte et de manière très libre, deux livres de l’écrivain italien Cesare Pavese : Dialogues avec Leuco (1948) et La Lune et les feux (1950, année de son suicide). Le premier, nous disent le couple de cinéastes, était « son livre préféré, mais maudit même par ses amis » et le second « son best seller ». Un travail rigoureux d’osmose, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, les fait se rejoindre. Les cinéastes ont cherché et trouvé un sens profond (la question du religieux) ou manifeste (la lutte contre le fascisme) à ces deux ouvrages.

Ces textes, mis en scène et en parole par Straub et Huillet, sont libérés de toute lecture préalable. Ils nous sont donnés « crus » comme « lectures intérieures » (comme le disait Marguerite Duras à propos d’Othon), avec un blanc pour une lecture à faire. Ils ne sont pas lus pour flatter quelques esthètes précieux de la Langue. Ils en sont l’antithèse. Ils sont lectures au sens premier du terme, débarrassés de toute interprétation. Chaque spectateur peut alors les investir et les faire siens selon sa culture, son idéologie ou sa condition (Straub et Huillet diraient sa classe).

Coulée de lave qui progresse inexorablement vers sa destination (recherche d’un sens), les deux textes, bien que récités l’un à la suite de l’autre, ne font plus qu’un. Ils pulvérisent tout sur leur passage et, dans leur déambulation, assurent leur caractère et leur vérité politiques : l’idée et l’invention des Dieux par les humains jusqu’à l’opposition de ces derniers au fascisme. Le tout est mis en formes grâce à une structure ordonnée dont la matrice, le plan straubien, comme le plan mizoguchien ou le plan bressonien, a la sécheresse de la serpe qui tranche le bois.

Les personnages s’animent dans l’espace du cadre, non pas à la manière de pantins que l’on aurait contraint à suivre une trajectoire mais des corps libres dans un espace libre. Quelques effets de hasard, que Straub et Huillet contrôlent parfaitement et que, parfois, ils provoquent s’insinuent dans la mise en scène. Le mouvement d’un élément à l’intérieur du cadre (une automobile, un passant, de la fumée, les branches ou les feuilles des arbres), la transformation de la lumière par le passage d’un nuage devant le soleil, ou un travail de mise en cadre comme le geste (toujours économique) et la parole (récitée, scandée) sont autant de facteurs dialectiques d’importance équivalente qui s’organisent en mise en scène.

En une période où, du religieux au politique, les mysticismes de tous bords opèrent un retour tonitruant, dans sa rigueur implacable et son intransigeance, De la nuée à la résistance fait fonction de repoussoir, de signal d’alarme et se donne à voir, face à la médiocrité ambiante, comme une leçon sur le pourquoi (les aspirations, les visées) et le comment (une certaine méthode de travail héritée des plus grands : Renoir, Ford) on fait un film.

 


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