CRISTAUX de TEO HERNÃNDEZ.

Cinéma 79, n° 245, mai 1979.

Dans ce festival Cinéma en marge, un film a largement éclipsé tous les autres  : c’est Cristaux du cinéaste mexicain Teo Hernández. Pour la plupart des spectateurs, ce film fut un événement dans cette manifestation pourtant riche en découvertes. Dans les couloirs de la Porte de la Suisse, il régnait, autour de Cristaux, une unanimité qui faisait chaud au coeur et qui était la preuve que chacun avait conscience d’avoir vécu un moment exceptionnel de cinéma. Cristaux est, déjà !, le huitième film de Teo Hernández depuis qu’il s’est décidé, en 1976, à redevenir le cinéaste qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. C’est dire si ce cinéaste génial ne chôme pas. Il tourne sans arrêt et il est, à la manière d’un Louis Lumière, d’un Jonas Mekas ou d’un Joseph Morder, un ciné-artiste qu’on peut classer dans la catégorie des « fous de la caméra ». Entre 1968 et 1970, sur ce qu’on pourrait appeler sa première période de création cinématographique, il signa sept courts métrages en 8 mm dont Images du bord de la mer. Ce film, tourné au Maroc, préfigurait déjà, par la durée, le goût de la démesure et du baroque, l’esthétique si personnelle qu’il a mis en place à partir de Salome, le film qui marqua, en 1976, son grand retour au cinéma.

Quelques rares critiques perspicaces et compétents avaient, à l’occasion de ses films précédents et pour nous aider à mieux situer son univers, avancé les noms de cinéastes aussi talentueux que Jean Cocteau, Werner Schroeter, Gregory Markopoulos, Kenneth Anger ou Georges Méliès. Aujourd’hui, ces comparaisons n’ont plus leur raison d’être. L’univers et l’esthétique de l’oeuvre de Teo Hernández sont si riches qu’il devient restrictif de vouloir la comparer avec des oeuvres passées même si elles viennent d’authentiques maîtres du cinématographe. Son cinéma est bien trop singulier, saisissant, personnel et unique. Chaque film de Teo Hernández est une avancée, un dépassement du précédent. Cristaux est de ces oeuvres foudroyantes (comme La Cicatrice intérieure de Philippe Garrel, La Mort de Maria Malibran de Werner Schroeter ou Din’Amo de Steve Dwoskin) que vous recevez, muet d’admiration, comme une giffle. Il vous faudra du temps pour revenir à vous, pour comprendre ce qui vous est arrivé car une telle vision, on peut même parler d’initiation, vous changera à jamais. Vous ne pourrez plus être le même après la projection. Vous serez un autre et cet autre aura acquis une expérience nouvelle qu’il gardera, à jamais, en lui.

On rêverait que la projection ne se finisse jamais. Mais, quand elle est définitivement terminée, on voudrait partir en conservant la copie du film avec soi. On voudrait la protéger comme un trésor afin de se la projeter, seul – pour soi-même.

Une séquence, parmi les plus incroyables, atteint une intensité rarement vécue au cinéma. Pendant environ vingt minutes, Teo Hernández a filmé un poisson, un maquereau, comme on filme un être divinisé, promenant sa caméra sur le corps brillant et scintillant de l’animal marin. Époustouflant ! C’est un des plus beaux moments que j’ai vécus au cinéma !

Mais l’instant le plus fort est atteint lorsque, au bout d’une heure, la caméra quitte l’intérieur et ses ombres pour filmer, à l’extérieur, une campagne étincelante. Force éjaculatoire de la lumière. Nos yeux n’en peuvent plus de cette effervescence lumineuse. À ce moment-là, la caméra s’excite et en profite, dans une suite de mouvements rapides, pour tout diluer, la lumière, la matière et les lignes architecturales de l’image. Cette effusion n’est pas sans nous rappeler le malaxage des couleurs de Back and Forth du Canadien Michael Snow.

Gérard Courant.

 


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