DE LA VIE DES MARIONNETTES de INGMAR BERGMAN.

Cinéma 80, n° 262, octobre 1980.

Très tôt élevé au firmament de l’art cinématographique par la cinéphilie occidentale, Ingmar Bergman fut, dans les années cinquante et soixante, un des cinéastes les plus cotés par les revues spécialisées de cinéma. Adoré par beaucoup, idolâtré par les tenants d’un cinéma d’auteur, bref, par ses sujets (souvent tabous : la femme, la sexualité), son style, sa forme, son langage, son cinéma était le bon exemple à suivre, le baromètre idéal pour mesurer la valeur d’un film et celle du cinéma. Faire du « Bergman » était le plus joli compliment que l’on pouvait faire à un cinéaste.

Tout comme Federico Fellini, à la trajectoire parallèle, Ingmar Bergman a perdu peu à peu sa singularité pendant que les budgets de ses films et que son public subissaient une courbe inverse. S’il existait une machine capable d’évaluer l’intensité d’une salle pendant la projection de ses films, elle n’aurait pas manqué, ces dernières années, de nous révéler que Bergman savait de moins en moins se faire écouter et regarder. Parcours décevant quand on sait qu’un auteur, dans le sens classique du terme, est un homme qui, au fil des ans, affine son style, lisse ses préoccupations, précise sa pensée, enserre ce « quelque chose » autour duquel il « papillonne » depuis toujours pour atteindre à cette essence du cinéma et de la vie dont les derniers films de Howard Hawks, John Ford, Carl Dreyer ou Jean Renoir sont particulièrement révélateurs et qui pourrait faire dire à un cinéaste qui a touché au but : « Je peux cesser de travailler, car maintenant, je sais ». Mais cela n’arrive jamais ! Au lieu de cela, de plus en plus sophistiqués et de plus en plus maniérés, ses films s’étaient lentement vidés de la saveur originelle et ses fantasmes, étalonnés à l’écoute du grand public international, n’étaient plus que des produits de luxe pour supermarchés de la culture.

De la vie des marionnettes, son dernier film, tempère ce jugement. Pourquoi ? le sujet y est-il pour quelque chose ? Je ne le crois pas. Le voici : un homme marié, homosexuel refoulé qui s’ignore tue une prostituée. Le film et le discours du psychiatre, au rôle didactique et démêleur des interrogations, nous démontrent que, victime de la domination de sa mère pendant son enfance, le sujet vit une relation difficile avec sa femme. Bref, pour Bergman, c’est prétexte encore une fois à ausculter la relation d’un couple déchiré, dans l’impossibilité de communiquer et de s’aimer.

C’est plutôt dans la manière et dans le style que le cinéaste retrouve une partie de ses qualités passées et une certaine aisance à faire « fictionner » les éléments narratifs les plus anodins. Le noir et blanc que Bergman, avec son fidèle Sven Nykvist, a toujours mieux maîtrisé que la couleur, les lieux clos, les flashes back bien annoncés par des intertitres explicatifs, la manie du découpage tronçonné en plusieurs parties, les surexpositions pour signifier les rêves, l’insistance des gros plans sur des visages tendus, la manière de dévoiler peu à peu la solution de l’énigme qui font partie intégrante de la grammaire bergmanienne sont bel et bien, là, présents, comme au bon vieux temps des films élevés au panthéon du cinéma. C’est du vieux cinéma, entend-on par ci, par là. Et alors, qu’est-ce que ça prouve ? Ça fonctionne et Bergman a le culot de ne pas désamorcer le suspense, de faire un film à 95% en noir et blanc, employant la couleur, dans le prologue et l’épilogue, seulement pour montrer au public et aux producteurs que le noir et blanc, au cinéma, quand on sait le travailler vaut mieux que la couleur. Toutes ces divagations pour dire qu’il n’est pas déplaisant de retrouver un cinéaste qui s’était fourvoyé dans une voie de garage après les boursouflures mégalomanes de L’oeuf du serpent et quinze années de succès trop faciles.

Gérard Courant.

 


gerardcourant.com © 2007 – 2017 Gérard Courant. Tous droits réservés.