FILMS EXPÉRIMENTAUX AU PALAIS DES ARTS.

La Petite quinzaine, n° 22, janvier 1978.

Peut-être faudra-t-il le répéter indéfiniment, mais un cinéma expérimental – comme il existe une peinture expérimentale, une musique expérimentale, qu’on appellerait plutôt ici « contemporaine » – plongé dans les oubliettes, caché, invisible est un cinéma qui n’a pas une existence réelle. C’est un peu comme un film de Schroeter sans musique d’opéra et sans Magdalena Montezuma, un Garrel sans Nico, un Sternberg sans Marlène ou un Moullet sans sac à dos, ni bicyclette. C’est tout dire ! Et Marcel Duchamp – contre nombres d’idées reçues de l’époque – dans ses merveilleux entretiens avec Pierre Cabanne (éditions Pierre Belfond, 1967) le savait très bien quand il disait : « Je considère, en effet, que si un monsieur, un génie quelconque habitait au coeur de l’Afrique et qu’il fasse tous les jours des tableaux extraordinaires, sans que personne ne les voie, il n’existerait pas ». Duchamp va encore plus loin dans ses affirmations : « Je donne à celui qui la regarde (l’oeuvre) autant d’importance qu’à celui qui l’a fait ». Voilà une réponse nette à tous ces « artistes maudits » qui méprisent et ignorent tout échange avec le public, sous toutes sortes de prétextes que ce soit. L’image de l’artiste, planant très haut au-dessus de son oeuvre et de ses contradictions, s’effondre, s’émiette, disparaît. Et c’est tant mieux !

Depuis quelques années, le nombre de cinéastes indépendants a singulièrement augmenté en France et le nombre de projections consacrées au cinéma différent est, en conséquence, de plus en plus nombreux dans la capitale. Les trois coopératives françaises de diffusion du cinéma indépendant, toutes implantées à Paris !, réalisent un effort sans précédent pour que soient vues les films qu’elles diffusent. C’est ainsi que l’initiative de la Coopérative des Cinéastes de projeter ses films de façon régulière dans une salle d’art et d’essai : le Palais des arts (102, boulevard de Sébastopol, Paris 3e arrondissement, téléphone : 236 48 01) nous semble aller dans le sens de ce que les cinéastes expérimentaux désirent, souhaitent, à savoir projeter leurs films dans des conditions normales de projection. Ces conditions sont trop rarement respectées par manque de moyens techniques et il est impossible, pour tous ces films, de pouvoir rivaliser, au niveau de la qualité de projection, avec des films commerciaux coûteux, « bien faits », bien ficelés, raconteurs d’histoires à l’eau de rose, où les acteurs évoluent joyeusement et essaient de jouer juste, etc et qui sont projetés dans les meilleurs salles. Les cinéastes indépendants tiennent à cette égalité matérielle minimum garante de la reconnaissance de leur travail.

L’autre excellente raison d’organiser ces projections est de permettre d’établir des contacts entre les cinéastes et les spectateurs. C’est ainsi que les pauses, entre chaque film, facilitent les discussions et les échanges. Le désir de chaque cinéaste indépendant est d’expliquer sa démarche, ses buts, ses recherches, ses « recettes ». En ce sens, l’idée de projeter seulement 2 heures de films dans une fourchette, qui va de 20 heures 30 à minuit, devra être poursuivie dans l’avenir car elle tourne le dos à la consommation à outrance. Et le cinéma expérimental est un cinéma qui refuse que le film soit associé à un produit de consommation. Ça laisse des espaces de repos aux sens mis parfois à rude épreuve par des recherches cinématographiques qui brouillent et qui maltraitent nos habitudes perceptives. L’oeil et l’oreille doivent réapprendre à voir et à entendre. Le cinéma expérimental est un exercice particulièrement approprié pour la renaissance des sens. Ces vacances audiovisuelles laissent ainsi le loisir de mieux appréhender, mieux apprécier chaque démarche cinématographique, étant entendu qu’il n’existe pas une démarche, mais des centaines, chaque cinéaste ayant la sienne à l’intérieur de laquelle il crée sa propre école, son propre style, avec ses bagages culturels, techniques, etc.

Les films expérimentaux ne se réfèrent pas à des codes narratifs éculés. Très souvent, ce sont des films où il n’a pas d’histoire au sens où on l’entend habituellement au cinéma. De même, il n’y a pas une représentation de type « normal » : ce sont souvent des films abstraits où subsistent seulement des formes, des lignes, des couleurs. Le spectateur qui découvre ces films peut être, au départ, dérouté. La vision de quelques-uns de ces travaux le débarrassera de ses craintes : il suffit d’admettre la spécificité de ce cinéma, sa « différence », sans vouloir à tout prix le comparer à des films commerciaux. Les débats, les réactions pendant (rires, chuchotements) et après (il y a quelques interventions agressives) les projections le démontrent avec beaucoup d’évidence : le formidable mariage – Marguerite Duras avait dit en son temps « maquereautage » – entre le cinéma et la finance pèse toujours très lourd aujourd’hui. Le Cinéma de Consommation Courante se doit d’être un « produit » rentable afin d’être commercialisé, sinon il est rejeté jusqu’à être nié. Le cinéma – et c’est, là, sa grande faiblesse – est un mode d’expression tellement coûteux que sa dépendance aux banques lui interdit d’étendre son champ d’investigation dans des secteurs peu commercialisables comme la recherche. Où en serait aujourd’hui l’expression cinématographique si, il y a une cinquantaine d’années, le vicomte de Noailles et, beaucoup près de nous, Sylvina Boissonas n’avaient pas accepté de brûler et dépenser leurs fortunes pour aider de jeunes ciné-artistes comme Man Ray, Luis Buñuel, Jean Cocteau, Philippe Garrel ou Jackie Raynal afin que ceux-ci puissent réaliser leurs premiers films ? Alors, il ne faut pas s’étonner de la marginalisation du cinéma indépendant qui n’a jamais accepté et refusera toujours de se prostituer avec les structures du système commercial, qui s’opposera toujours à la normalisation, à l’officialisation, c’est-à-dire, à sa disparition. Il faut que ce soit Le Monde, sous la plume de Louis Marcorelles, qui s’étonne de ne voir aucun film expérimental au très sage Festival du court métrage à Lille. Le reste de la presse ne s’en est guère soucié acceptant une situation où il est d’usage de dire que ces films n’existent pas. En ces pénibles périodes d’extradition d’avocat allemand de l’autre côté du Rhin, il n’est pas étonnant de voir qu’il soit si difficile de faire admettre le pluralisme des expressions cinématographiques. Politique répressive et culture répressive sont les deux revers de la même médaille.

Gérard Courant.

 


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