FESTIVAL DE NANCY : LE CORPS MORCELÉ.

Cinéma 78, n° 234, juin 1978.

Heureuse initiative que celle des organisateurs du 4ème Festival Universitaire du Film Universitaire (qui eût lieu du 1er au 4 mars) d’avoir choisi cette année le thème « le corps et le mouvement ». Michel Rémy, son maître d’oeuvre, a vu juste : le cinéma corporel en France, qui était largement représenté à Nancy dans toute sa diversité, est celui qui s’impose avec le plus de force aujourd’hui dans le cinéma différent. Et le public étudiant de la fac de Nancy, où étaient organisées les projections, ne s’y est pas trompé en venant nombreux aux séances.

Trop souvent censuré, caché, mutilé, le corps éclate sur les écrans du cinéma différent. Les films underground américains, de Jack Smith, de Kenneth Anger, puis ceux de Paul Morissey avaient permis d’abolir les interdits, d’entamer une première mise en pièce du corps, de lui donner la parole.

Et le corps est multiple. Alors, qu’est-ce qui peut bien rattacher l’un des premiers films de Chantal Akerman (Le 15 du 8, coréalisé avec Samy Szlingerbaum) qui, deux ans avant Jeanne Dielman, présente déjà une femme (il s’agit, ici, d’une adolescente) « enfermée » dans un appartement à My Hustler de Andy Warhol ? Le corps warholien est une masse de chair érotisée, brillante, posée sur une plage immense puis, par un interminable plan fixe, « séquestrée » dans une salle de bain minuscule où deux corps ne s’arrêtent pas de se frôler jusqu’à rendre cette atmosphère étouffante. À première vue, rien ne rattache ces deux films mais, aussi bien chez Chantal Akerman que chez Andy Warhol, ce sont des films conçus et filmés hors du Système qui ont permis aux deux cinéastes d’exprimer leur désir de filmer sans contrainte, sans concession, sans censure.

Nancy fut aussi l’occasion de voir ou revoir quelques classiques de l’avant-garde, comme Love (des corps filmés de très près avec un objectif macro) et In the River (un homme qui prend son bain dans une rivière sacrée de l’Inde), deux films du Japonais Takahito Iimura, Eugénie de Franval de Louis Skorecki, My Hustler, Kiss, Mario Banana de Andy Warhol, Film with Three Dancers et Chryssalis de Ed Emschwiller qui est un travail consciencieux sur l’abstraction dans le mouvement avec des chorégraphies improvisées, filmées à différentes vitesses.

Dans cette vaste panoplie du corps, insistons sur l’image du visage d’une vieille femme (3 VII 73 de Katerina Thomadaki) qu’une caméra vient filmer – ausculter, même – de si près que les rides de son visage deviennent ce que l’imagination veut bien inventer. Insistons aussi sur ce corps découpé, morcelé, fragmenté comme dans la séquence qui ouvrait Une femme mariée (Los Angeles vu par de Thierry de Navacelle). Enfin, comment ne pas remarquer ce corps libéré (Héroïcal de Barbara Glowczewska et Laurence Vale) où alternent des plans filmés image par image et d’autres plus lents de telle sorte que le rythme du film se modifie continuellement.

L’autre volet du thème du Festival était le mouvement représenté par les films de Martine Rousset (Carolyn danse), Yves Rollin (Essais et recherches sur le mouvement, C’est profond là d’dans) et Patrice Kirchhofer (Sensitométrie et Chromaticité I) dont les inlassables tentatives pour créer un cinéma qui soit à la fois abstrait tout en conservant des éléments figuratifs sont parfaitement réussies. Ajoutons chez ce cinéaste, descendant en droite ligne de l’Américain Stan Brakhage, dont il affectionne la technique, une adresse toute particulière pour le montage, qu’il soit ou rapide, ce qui débouche sur une remise en question de nos concepts temporels.

Gérard Courant.

 


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