RATATAPLAN de MAURIZIO NICHETTI.

Cinéma 80, n° 253, janvier 1980.

« Réaliser des films comiques est un travail sérieux. C’est la raison pour laquelle je n’esquisse pas le moindre sourire dans un seul d’entre eux ».

Buster Keaton.

Un vent nouveau nous vient d’Italie. Au moment où le cinéma italien fait ses comptes et s’aperçoit que son cinéma n’est plus ce qu’il était, Ratataplan va, sans nul doute, nous décongestionner d’un amas de films indigestes qui ont profité de la brillante réputation d’une cinématographie dont les sommets se sont écroulés par la disparition (Pasolini, Visconti), l’essoufflement (Fellini, Bertolucci, Rosi) ou le silence (Bene, Antonioni) de quelques-uns de ses piliers les plus solides.

Ratataplan, c’est le plaisir retrouvé du cinéma. Mais pas de n’importe quel cinéma. Du cinéma que nous portons tous dans notre coeur : le cinéma muet comique, dont les continuateurs (Jacques Tati, Pierre Étaix) sont bien seuls face aux lourdes et bavardes comédies, qu’elles proviennent d’Italie ou d’ailleurs. Ratataplan, c’est du cinéma comique presque muet et c’est le premier film de Maurizio Nichetti dont la formation est le mime, ce qui d’entrée le rapproche des Chaplin, Keaton, Langdon, auxquels il voue une admiration sans pareille. Tout y est : le héros est timide, il se heurte au monde moderne et à la société (il est chômeur), il est artiste ce qui n’arrange pas les choses dans un monde où, comme le disait, en 1935, ce visionnaire d’Antonin Artaud, « Une civilisation pour qui il y a le corps d’un côté et l’esprit de l’autre risque de voir à bref délai se détacher les liens qui unissent ces deux réalités ». Et, bien entendu, notre héros est en manque perpétuel d’amour ce qui, comme chez ses prédécesseurs, va permettre à la fiction de se dérouler sans complexe, d’appréhender la réalité par les biais les plus farfelus et les plus inattendus.

Le cinéma de Nichetti est un cinéma qui se passe, dans la mesure du possible, des dialogues et leurs rares ingérences dans l’action, comme chez l’oncle Tati, troublent le héros. Mais avant d’en arriver là, Nichetti nous a prouvé ce dont il était capable aux niveaux du mime et du corps. En ce qui concerne le mime, Nichetti est très fort : il l’a étudié pendant de longues années à l’école du Piccolo Theatro de Milan et pendant sept ans chez Bozzetto. Mille jeux de regards fourmillent dans ce film où tout est à voir au sens premier de l’image. C’est un film à regarder avec des yeux neufs et tous ceux qui ont conservé une âme d’enfant l’aimeront.

Alors, ce qui m’enchante dans ce film, c’est ce prodigieux mélange : modernité et amour du vieux cinéma, sentimentalité et distance, images sales de la campagne et images luxuriantes de la ville. Tout ça, c’est la loi des contraires que Nichetti cultive avec un savoir-faire de vieux cinéaste qui sait où il va, quand il y va et comment il y va. Bref, soyons encore plus clairs : Ratataplan va faire grincer les dents d’un certain nombre de cinéastes de la comédie italienne qui, depuis dix ans, nous réchauffent toujours le même plat. On ne mange plus de cette tambouille-là quand on a vu Nichetti en barman traverser tout Milan avec un verre d’eau sur un plateau. Un miracle, n’est-ce pas ? Oui, un miracle quand Nichetti, « le sauveur », parvient au dernier étage d’un immeuble où se déroule une conférence internationale et où ce vieux rigolard de Roland Topor, en chaise roulante, agonise, victime d’un malaise. Ce verre d’eau qui, au terme de ce long voyage à travers la ville, est devenu une boisson que n’importe quel spectateur trouverait infecte, est un mélange de peinture blanche, de mouche noyée, d’une plume de pigeon, sans oublier – pollution oblige ! – un peu d’oxyde de carbone qu’un camionneur distrait s’est cru le devoir de « parfumer » le verre de sa polluante substance. Aux confins de la mort, Topor absorbe la déliranteboisson ou, croit-on, le terrible poison, mais – miracle – il quitte son siège roulant, guéri d’une polio ou d’un accident de la route qui le réduisait à l’inactivité. Séquence suivante : Nichetti, toujours barman, au sommet d’une colline qui surplombe la même ville de Milan, est en tain de confectionner la substance guérisseuse pour des centaines d’infirmes avec leurs sièges roulants qui, après avoir bu cette peinture fortement diluée à l’eau, sautent en l’air, à la vie, guéris.

La réussite, l’argent, voilà un vocabulaire dont se moque Nichetti, comme des films de Luigi Comencini ou de Dino Risi. Vous me direz : « C’est trop ». Oui, et c’est ce que pense ce diable de Nichetti qui a plus d’un tour dans sa caméra. Comment faire pour relancer une action qui s’est emballée ? Repartir à zéro. Et c’est ce qu’il fait. Il repart à zéro afin de pousser la satire de ce monde moderne qui, pour se maintenir, en est à tuer tout amour et, à cet instant, le film devient lyrique.

Pourquoi ce film est-il sensible ? Parce que ses personnages sont sensibles, sains et sympathiques, le scénario et la mise en scène sont dignes de n’importe quel Keaton en considérant bien sûr que Nichetti n’a pas pu aller jusqu’au bout de certaines scènes car Ratataplan, ce nom qu’on a envie de crier indéfiniment, n’est qu’un film au budget modeste. Le nom de Nichetti ne représente pas encore grand-chose pour les producteurs italiens et il faut en profiter pour féliciter ici Franco Cristaldi qui a eu le flair de donner sa première chance à un cinéaste qui joue avec l’absurde comme l’ami Teo Hernández joue avec les voiles ou Marguerite Duras avec les mots.

J’entends souvent dire aujourd’hui qu’on ne peut plus faire un cinéma basé sur certaines conceptions du Muet. À tous ces Raphaël et à tous ces Gaston qui ne voient pas clairs, je dis : mon oeil. Que le Muet modifie le regard du spectateur le plus attentif, il faut avoir vu Ratataplan pour en être définitivement convaincu. Il faut bien dire aussi que ce jeune trouble-fête bat tous les vieux princes de la comédie en filmant dans la crasse brumeuse de cette plaine du Pô où le jeune Michelangelo Antonioni devint cinéaste ou dans les quartiers pauvres de Milan que les jeunes ont investi en attendant les inévitables démolitions. Ce qu’il y a d’étonnamment touchant dans ce film où un coup de pied au cul n’est donné que pour le plaisir du geste, où le gag le plus anodin prend des allures de drame national, c’est un plaisir du corps qui, peu à peu, triomphe des objets, ce corps libre qu’on a envie de toucher, de palper tant sa liberté dans l’espace est enrichissante. Ce n’est pas la délirante séquence du robot dragueur qui amoindrira ce plaisir du corps qui devient plaisir du rire. Et si, à la manière keatonienne, Nichetti ne rit jamais, nous, on rit beaucoup.

Gérard Courant.

 


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