ÇA VA PAS (SUR COMMENT ÇA VA).

La Petite quinzaine, n° 33, 18 mai 1978.

La sortie récente de Comment ça va, le dernier film de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, nous place devant une situation paradoxale, voire suspecte. Ce que le film dénonce et qui est le coeur de cette dénonciation (comment fonctionnent une certaine presse, l’information et la désinformation) est, de facto, la manière avec laquelle la critique s’y est pris pour rendre compte du film. Pour aller vite, disons que lorsque Godard et Miéville lancent cette petite phrase assassine : « Ordures de journalistes », la réaction (inconsciente ?) de la corporation d’ignorer Anne-Marie Miéville comme co-auteur des films de Jean-Luc Godard, donne mille fois raison à notre duo suisse. Si ce comportement journalistique ne s’appelle pas de la désinformation, alors là, je ne comprends plus rien à la presse.

On sait, depuis Numéro deux (1975), qu’Anne-Marie Miéville collabore étroitement avec Jean-Luc Godard, tant au niveau de la préparation, de la production que de la réalisation de tous ses films. J’ouvre une parenthèse : si cette collaboration est sans faille, il faut tout de même préciser, à la décharge de la profession journalistique, qu’il demeure un domaine dans lequel Godard oeuvre en solitaire, c’est celui de la promotion de ses films que personne ne maîtrise mieux que lui. Le service après-vente godardien est, à lui seul, un film dans le film, une sorte de plus, qui appâte les journalistes et leur donne la matière, que dis-je ?, la colonne vertébrale de ce qu’ils écriront.

Du Matin de Paris jusqu’à, ici même, La Petite quinzaine, la lecture de la presse pourrait laisser supposer que Godard est l’unique auteur, depuis quatre ans, de sa trilogie cinématographique grenobloise (Numéro deux, Ici et ailleurs et Comment ça va) et de sa vingtaine d’heures de bandes vidéo alors que, tous, sont co-signés « Godard-Miéville ».

Le hors-champ dans lequel Anne-Marie Miéville a été placée d’office, inquiète, surprend. Il est vrai qu’elle n’a ni le vécu, ni le talent de Godard, qu’elle n’a réalisé ni Pierrot le fou, ni Le Mépris et qu’elle n’a jamais été critique aux Cahiers du cinéma. Très bien. Mais alors pourquoi l’effacer d’un revers de phrase ? Pour quelles raisons, certains critiques ignorent totalement sa collaboration avec Godard ?

La réponse est claire : on exorcise Anne-Marie Miéville pour mieux, selon le cas, encenser le génial Godard ou, à l’inverse, écraser le gauchiste Godard.

La découverte de la vidéo d’Anne-Marie Miéville, Papa, comme maman (produit par la télévision suisse), qui fut présentée aux Journées Cinématographiques d’Orléans dévoile le sérieux, la rigueur et la radicalité de la réalisatrice. Ce film réalisé en solo nous apporte un éclairage nouveau quant à sa participation au travail commun avec Godard.

On comprend mieux pourquoi, depuis Numéro deux, la question de la femme est abordée de façon plus approfondie, plus féministe, parfois même avec violence. Les rapports homme/femme sont totalement revisités, revus et corrigés par le regard d’Anne-Marie Miéville. L’homme et la femme, Godard et Miéville, Jean-Luc et Anne-Marie, c’est du 50/50.

On remarque également, dans tous ces films, la prédominance d’une idée maîtresse qui ne s’embarrasse jamais de questions secondaires : le film (ou la vidéo) va toujours au but. Et il (ou elle) manque rarement sa cible.

Enfin, et c’est aussi nouveau chez Godard, la parole est souvent laissée à l’autre (paysan, ouvrier, femme, etc.) et elle n’est plus accaparée pour soi, jusqu’à la caricature, comme à l’époque de La Chinoise et du groupe Vertov (1968-1972).

Alors, messieurs les journalistes, au boulot !

Gérard Courant.

 


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