LE 106ème FESTIVAL DE CANNES À DUBAÏ

Libération, 29 novembre 2013

Ceux qui, il y a quelques années, avaient annoncé la fin du Festival de Cannes doivent être déçus car, en ce chaud mois de novembre 2053, on a pu assister à un 106ème Festival éblouissant qui a fêté cette année les dix bougies de son installation à Dubaï. Une décennie, déjà, que le DIFF (Dubaï International Film Festival) a « absorbé » un Festival de Cannes moribond, en faillite et déserté à la fois par les « professionnels de la profession » (pour reprendre une expression chère à Jean-Luc Godard, qui avait reçu la palme d’or en 2019 avec Vivre + mourir, son dernier film) et un public désenchanté par une programmation devenue, au fil des ans, de plus en plus désolante.

Après des travaux pharaoniques, le nouveau quartier Cannes-La Croisette, dans le Sud-Ouest de la ville, qui longe le golfe Arabique (anciennement Persique), avait été inauguré lors de l’édition 2044 avec une reconstitution minutieuse, à l’identique, de la Croisette, de ses palaces (avec un Carlton plus vrai que l’original), bars, boutiques de luxe et de ses plages mythiques. Le Palais des Festivals est la réplique exacte de celui qui fut construit en 1949 et détruit en 1990. Cette année, le Festival rend un hommage à Quentin Tarentino, grabataire depuis sa terrible chute sur le tournage de Kill Bill 12. Le jury, co-présidé par Anthony Chen et Vimukthi Jayasundara, se relaie à chaque séance pour pousser son siège roulant jusque dans la grande salle.

Le soir de l’ouverture, Abdellatif Kechiche s’était vu refouler à l’entrée du Palais rempli de travailleurs immigrés indiens venus applaudir Lara Dutta, dans le remake de Kaal, le récit de la longue grève des dockers de Bombay de 2032, du cinéaste indien Aditya Chopra. Le film, a été follement applaudi par un public conquis d’avance. Pourtant, quelques échotiers ont fait la fine bouche ! « Mélo réaliste-socialiste désuet » écrit Le Monstre. « Film ennuyeux et dogmatique » surenchérit le Nouvel Snobateur. « Encore un film communiste... », lance, fataliste, le site internet Parleur.

Parmi les films sélectionnés, le jury (la Française Laura Smet, le Roumain Christian Mungiu, le Coréen Jeon Soo-Il, l’Iraquien Haider Rashid, le Qatari Mahdi Ali Ali, la Yéménite Khadija Al-Salami et la Palestinienne Susan Youssef) a couronné de sa palme d’or, L’ange de cristal de Louis Garrel (avec Julie Delpy en nonne hérétique), du prix spécial du jury, Concesión de l’Argentin Pablo Giorgielli (avec Tom Cruise dans le rôle de Karl Marx et Bérénice Bejo dans le celui de George Sand) et le prix de la mise en scène, Cat du Kurde Iranien Bahman Ghabadi (avec le chat Mistigriff).

Parmi les films non primés, citons celui du cinéaste Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, The Adventure of Christian Dior, une biographie du grand couturier interprétée exclusivement par des nudistes, Le Retour de Pi du cinéaste taïwanais Ang Lee, une intéressante traversée du Pacifique à pédalo avec un poisson rouge comme seul compagnon de voyage, Aquarium de Nuri Bilge Ceylan, entièrement projeté sous l’eau, dans la piscine de l’hôtel Majestic, a obligé les spectateurs à s’équiper de masques et tubas.

Toujours à la recherche d’une nouvelle provocation, Lars von Trier, qui en 2022 avait dit n’aimer que les films de Bollywood, a fait une conférence de presse, à l’issue de la projection de son film La Peste, où il a reconnu qu’il ne s’intéressait plus qu’aux séries Z taïwanaises : « Bien sûr, je sais que ce sont d’infâmes navets mais je les apprécie beaucoup ». Bien entendu, suite à cette conférence, le cinéaste danois, dans un communiqué, s’est « excusé » pour ses propos de sympathie envers ce genre dégradé et a été obligé de reconnaître que « Fellini, Antonioni, Visconti, Bergman et Hitchcock étaient des maîtres du cinéma ». La direction du Festival, par l’intermédiaire de son Président, Abdulhamid Juma et de son Délégué Général Masoud Amralla Al Ali, « tient à réaffirmer qu’elle n’admettra jamais que la manifestation puisse être le théâtre, sur de tels sujets, de semblables déclarations déshonorantes pour le Festival ».

Sur le coup de minuit, à la sortie des fêtes offertes par le Festival sur la plage Louis et Auguste Lumière, de véritables hordes de festivaliers prennent les salles d’assaut et transforment une séance paisible en happening. « Pas question de les mettre dehors », a affirmé Thierry Frémaux, le Président d’honneur nommé à vie du Festival, à Gulf Times. « Ces intrus sont des spectateurs comme les autres et démontrent la vitalité du cinéma quand on leur propose des films qui en valent la peine ».

À quelques pas de là, devant le bar Abbas Kiarostami (ex-Blue Bar), deux loques humaines se battent pour un lambeau d’affiche du Dernier des hommes : Michael Moore et Luc Besson.

 


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