JEAN EUSTACHE EST PARTI

Cinéma 81, n°276, décembre 1981

Comme Jean Vigo, Jean Eustache est mort assassiné hors des limites du terrain des opérations : celui de la création cinématographique, harcelé qu’il l’était, tel frère Jean par Monsieur Gaumont, par une industrie indigne de ses poètes. Et poète, Jean Eustache l’était jusqu’au bout des ongles. Un vrai ! Mais les poètes peuvent-ils mourir ? Non, vous aurait dit Cocteau. Alors, tous ces technocrates du cinéma, tous ces m’as-tu-vu de la pellicule, tous ces Verneuil-Zidi-C.N.C. et consorts à la petite semaine ont raté leur objectif. Car mort, un poète est plus vivant que jamais.

Pendant ses longues journées d’inaction dues à une tentative de suicide, j’ai rencontré Jean Eustache, chez lui, à plusieurs reprises, allongé sur son lit, la TV ouverte, discutant de tout et de rien c’est-à-dire beaucoup du cinématographe et assez peu du cinéma. Sous son œil attentif nous regardions longuement ses films au magnétoscope : Mes petites amoureuses, Une sale histoire, le film sur Jérôme Bosch. C’est ainsi qu’il s’enthousiasmait du talent et du professionnalisme de Maurice Pialat, acteur improvisé dans Mes petites amoureuses, à qui il avait confié un rôle à la dernière minute, remplaçant au pied levé un acteur défaillant. C’est ainsi qu’il adorait passer et repasser un de ses films favoris, un film qu’il disait parfait, sans faute, un film qui nous clouait le bec et qui ouvrit le sien, un des plus beaux films de Lubitsch, La Veuve joyeuse. Il en parlait sans relâche comme on parle d’une femme qu’on aime. Il s’esclaffait de ces prodigieux et lents mouvements d’appareils qui, en un clin d’œil, vous font de Lubitsch le plus génial des cinéastes, et de son style, que même un Max Ophuls n’a pas pu copier, le plus direct et le plus invisible, le plus évident et le plus inimitable.

Bref, le poète maudit admirait le poète hollywoodien. Mais qui comprend les poètes ? Les poètes et seulement les poètes. C’est dit mot pour mot dans Le Testament d’Orphée. Alors, Jean Eustache, qui ne parvint jamais à faire coïncider la poésie véritable avec la poésie pour « grand » public, se trouva démuni quand il s’aperçut que sa poésie ne correspondait pas à l’idée que les distributeurs – authentiques chiens de garde de la censure – se font de celle du public.

Jean Eustache vivait le cinéma chaque 24ème de seconde. Grâce à lui, nous savons dorénavant qu’une rosière de Pessac peut jouer les vedettes dans un film documentaire, qu’un homme peut adorer les femmes et les exploiter, que les mots valent plus chers que les images, que la fiction est plus vraie que la réalité, que le métier de cinéaste est le plus dangereux de tous les métiers du monde. Il n’y a que les sots à ne pas l’admettre.

Son talent, il le disséminait par rasades comme le whisky qu’il s’envoyait en de courtes gorgées. Son génie était si pur qu’il anéantissait ceux qui, tel Orphée regardant Eurydice au retour de l’enfer, voulaient s’y frotter de trop près.

Sa Maman et la putain l’ont porté aux nues par la critique alors que ses Petites amoureuses, le plus eustachien de tous ses films, ce fabuleux joyau du cinématographe, était quelque peu boudé par la même critique. Mes petites amoureuses, c’était la perfection que n’avait pas atteint Truffaut dans Les Quatre cents coups, c’était Zéro de conduite en dehors des heures de classe, Monfleet à la ville, un films d’enfants pour adultes, l’ambiance de Maupassant dans un décor d’Alain Fournier, même si Mes petites amoureuses est un film beaucoup plus musical que littéraire ou pictural.

Car le père Eustache, ce gentil poète blond aux yeux bleus, faisait des films comme une partition musicale. La Maman et la putain, c’était Bach, La Rosière de Pessac, Debussy, Mes petites amoureuses, Bizet, Une sale histoire Richard Strauss.

On n’a pas voulu qu’il fasse Mozart, Wagner, Stravinsky, Terry Riley. Alors, en vrai poète, Jean Eustache est parti sous d’autres cieux pour voir si, ailleurs, on vit mieux.

 


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