TRAVELLING.

Georges Londeix, décembre 1992.

Rien n’est plus beau que les montées en funiculaire et autres ascenseurs, escaliers roulants. Est–ce le (travelling n°) 7, n’est–ce pas plutôt le 8, où la caméra chasse et pousse sur le côté droit de grands arbres sans racines, tout un bloc de forêt mobile, tremblant et sans doute très triste.
On remonte ainsi une colonne de condamnés qu’on abandonne les uns après les autres.
Les fans (suiveurs, supporters) de Gérard COURANT savent sa mégalophilie, sa passion des nombres aux limites de l’infini, des nombres jamais atteints, c’est–à–dire des records, le jamais–fait–encore l’un peu au–delà du réel qu’on décompte avec une méticulosité de collectionneur.
Ce soir, ce sont cent (100) travellings mis bout à bout. Calculer le nombre de kilomètres à vélo.
Pourquoi, sur 100, pas un à vélo ? La question est posée, du parterre, à la fin de la séance, au réalisateur qui là–haut au balcon rembobine et se penche comme dans un théâtre au temps d’Hernani ou comme dans une soirée d’art pur, à la cinémathèque de Chaillot. Réponse : « J’y ai pensé, ça viendra. » Ou quelque chose d’autre de très factuel, une forme de repli et pourtant de totale ouverture vers celui ou celle qui questionne et dont Courant épouse la pensée en ce précis instant–ci. Car c’est là un des sens de sa recherche : prendre à son compte les dits et actes de chacun des spectateurs, promus acteurs d’une représentation qui n’aurait qu’un seul spectateur, lui.
Une oeuvre de Gérard Courant est toujours plus ou moins un salon où l’on passe sans trop savoir qui est le maître des lieux de sorte qu’on peut se sentir tout à fait comme à la maison et prendre ses aises.
Pour en revenir à la question sur le vélo, il existe une manière bête (pas si bête que ça) de répondre, et qui vaudrait pour le cheval, l’éléphant. « Trop de risque de se casser la gueule et la caméra par–dessus le marché. »
Et une manière intelligente qui serait : « Courant a fait cent travellings et pas un à vélo parce que justement, oui, justement parce que. »
Cette forêt que la campagne déracine au passage et laisse derrière elle chancelante et qui est là pour nos deux yeux ronds, c’est ce qu’on ne voit pas quand on monte à vélo une côte comme celle–ci (25% ? 30%...) Regarder derrière soi nuit à l’effort. Se torticolicolocoler la tête pour voir si ceux qu’on vient de lâcher ne reviennent pas, ou par crainte de voir surgir les poursuivants, voilà ce que l’on ne peut pas faire sans perte d’énergie et de concentration quand on monte un col à vélo.
Mais en téléphérique, si. On peut en télésièges ou télécabines ou funic faire toute la montée dos tourné à la montagne.
On ne va pas, on s’en va. On n’arrive pas, on quitte. Scène de despedida (ce n’est qu’un au revoir, mes frères, c’est pour toujours), je voudrais ne pas faire parler ces arbres, je ne peux pas m’empêcher d’avouer que je vois là le vrai sens désespéré de la vie.
Une image me poursuit depuis quelques mois, qui m’avait été « inoculée » par la vue d’un électricien (dans une b.d.) debout sur une chaise dans un paysage lunaire, changeant une ampoule...
L’image de la VIS qu’on visse et dévisse au tourne–vis. On visse dans le sens des aiguilles d’une montre, donc vers demain et le futur. On dévisse vers le passé.
Quand on visse, ça force puis tout d’un coup ça se bloque. Quand on dévisse, pas de résistance, rien...
Visser, c’est monter. Dévisser, c’est tomber — les alpinistes agréent.
(Le défaut de cette image, c’est, d’abord, son étrangeté pour un philosophe, un linguiste, etc. — gens peu enclins à se traîner sous le ventre des voitures et à feuilleter leurs propres livres les doigts pleins de cambouis. Secondement, son étrangeté pour un mécanicien ordinaire (si tant est que cette espèce existe) : le tournevis défini comme instrument du souvenir des beaux jours et du de quoi demain sera fait, pour un mécanicien ordinaire (si tant est que cette espèce existe), c’est perte de temps, astuce faiblarde, signe de dérangement mental évoqué par ce petit geste que je fais de visser mon index gauche dans la paroi gauche de la tempe en regarder béatement dans le vague).
Donc : « visser » = « monter ». Et « dévisser » = « tomber ».
À première vue, c’est tout le contraire de ce que j’éprouve en cours de mes ascensions à reculons dans les vaisseaux de Gérard Courant.
Les travellings rapides dans le sens de la marche (exemple, une remontée des Champ’s dans un Claude Lelouch années 60) figurent une marche à la mort, à « tombeau ouvert », en 5e vitesse, facile comme une chute. Tandis que la montée en funiculaire regard braqué vers l’arrière est une lente marche freinée vers quelque chose qu’on ne veut pas connaître ; le paysage en s’éloignant s’agrandit (fausse impression) se fait grandiose, flou... Grenoble. Le paysage est distraction, contemplation du passé, etc. On jouit du monde à mesure que doucement on vous éjecte.
Regarder devant semble signifier courage, intrépidité, liberté, aventure.
Illusion d’aventure. « Travelling » veut dire « voyage », mais à consulter les dictionnaires, un sens un peu particulier s’impose, qui est celui même que le vocabulaire du cinéma retient : MOVE IN A FIXED COURSE. Rails ou route, la voie est tracée. Étroite, contraignante.
C’est la voie difficile, solitaire, que suit Gérard Courant, parmi sourires et supporters et supportrices, tous beaux et gais et gaies et belles là–haut sur le pont où ils elles lui font des gestes de vague à la mer de la main tandis qu’il passe dessous dans sa barque dantesque (travelling n° 90 et quelques, peut–être le tout dernier, le n° 100, centième étape, « Saint–Prex–Lausanne, bateau, 2’ 30’’ » ?...)
Gérard Courant a réalisé des tournages collectifs qui sont des happenings. Chaude atmosphère de groupe, déjà. Lui–même là–dedans moins metteur en scène que chef de bande. Moins que cela. Par règle, il laisse tout faire. Nous, participants, sommes maîtres de faire les grimaces ou pas que nous voulons.
Puisque une « oeuvre de Courant est toujours plus ou moins un salon où l’on peut se sentir tout à fait comme à la maison et prendre ses aises »...
Jusqu’au–delà des limites de la bienséance — si Gérard Courant marquait de telles limites, ce qui n’est jamais le cas ; acteurs, figurants et autres participants ne rencontrent sur leurs pas nul cordon, césure ou censure...
Mais cela ne fait que renforcer sa terrible règle de moine franciscain aux tout premiers temps de l’Ordre. Elle ne vaut que pour lui. Elle est sa force. On peut croire faire « du Courant » avec lui et à sa place. Il reste, lui, le seul maître, soumis à sa propre loi de la « terrifiante accumulation », démiurge, de son propre aveu, habité par « le sentiments d’un mouvement retrouvé, reconquête... retrouvailles d’une géographie dont j’ai dessiné les contours et dont je suis l’auteur et l’inventeur », créateur, oui, absolument, dans le carcan de son horloge, ses rails, ses chiffres, ses cadres, ses records pour et contre l’immortalité.
Les 100 mouvements TRAVELLING 1978–1992
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de Gérard Courant se présentent comme un long métrage, deux heures d’inventaire.
Dictionnaire du travelling et même mieux, début ABC de ce dictionnaire dont l’auteur nous annonce la suite. Dictionnaire (fraparentesis) à consulter par petites doses — sachez bien, spectateurs de l’avant–première, que vous allez être soumis à une épreuve un peu au–delà du supportable pour le commun ! — Dictionnaire dont nous est fourni un descriptif, qui est la liste des sujets de travellings (numéro d’ordre, lieu de tournage, véhiculage de la caméra, durée) ; mais il est clair que l’accès direct rapide à l’un de ces mini–métrage (comme dans une des cinquante mille entrées du petit Larousse) ne sera possible qu’avec des moyens de projection commandés par ordinateur.
L’ordinateur en outre permet tous les classements pertinents impertinents morlockistes tels que ceux que Gérard Courant a imaginés pour ses 1000 et quelques CINÉMATONS.
Les 100 travellings se répartissent d’abord et surtout ainsi : ceux qui 1/ nous rapprochent de l’horizon et 2/ ceux qui nous éloignent de l’horizon. — C’est–à–dire ceux où la caméra regarde 1/ devant — 2/ derrière.
Telle est mon approche. Mon humble obsession personnelle. Si je fouillais un peu plus, non point dans les images de Courant mais tout à fait dans les propres miennes, je ne retiendrais des paysages de Courant que leur petite portion de reposante réalité qui me touche de près. J’ai déjà un peu trop tendance à écarter de ma vision tout ce qui n’est pas funiculaire... pente de montagne, versant de vallée, une seule vallée, orientée d’une certaine façon... Les « je » sont de trop, dès lors qu’il s’agit d’archivage. Un dictionnaire pour servir à chacun, pour que chacun puisse en faire un usage personnel, doit se débarrasser, au départ, de toute séquelle d’objectivité. Pas question que le classement raconte la vie de l’informaticien. Ni celle du créateur, lequel n’est plus, à ce stade, que le fournisseur, disons le pourvoyeur et gardien des entrées. L’ouvrier–électricien et le concierge ensemble valent un architecte. Je suppose que cette entité concevra selon d’autres grands principes l’élaboration de la grille optimale premièrement deuxièmement petit a petit b cas case a6 b3 g5 alpha bêta pour diviser trier classer distribuer dispatcher répartir les 100 travellings par petits bouts — de sorte que je puisse par exemple retrouver en un éclair jupitérien tous les instants où la caméra est dirigée dans l’axe exact du mouvement ou un peu à gauche, mettons : dans le faisceau 280°–360°.
Après le TRAVELLING 78–92 de Gérard Courant, j’ai vu un film des années 60, avec un travelling appuyé, trop, et qui ne cessait de dire « je suis un travelling, je passe en revue l’histoire du monde ». Ce travelling–là entrerait–il dans le lexique de Gérard Courant ? Ou bien, il est peut–être d’une autre espèce parce qu’il s’insère dans une histoire avec des hommes et des femmes qui parlent, s’aiment, se détestent et meurent comme font en coulisse les acteurs ou participants de cette grande valse des paysages qui s’affole dans le TGV traversant la plaine bourguignonne.

 


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