SOYEZ CINÉMATONIQUES.

Gérard Lenne (Cinématon N° 1280), Drôle de vie, n° 9, janvier 1991

Les idées les plus cinématographiques sont souvent les plus simples. L’oeuf de Colomb, pour Gérard Courant, s’appelle Cinématon. Le film le plus long (et le moins cher) de l’histoire du cinéma.
Le principe de Cinématon : une série de portraits muets, en un seul (gros) plan fixe, en couleurs (sauf 14 exceptions). Un plan sans changement de cadre ni de mise au point, qui dure plus ou moins 3 minutes 20 secondes (la durée d’une cassette de film super–8) et, the last but not the least, « la personne filmée a la liberté de faire ce qu’elle veut ».
C’est évidemment dans cette redoutable « liberté » que réside l’originalité de Cinématon, et sa force. La multiplicité (infinie ?) des usages qu’on en fait, démonstration (fût–ce par l’absurde) de cette liberté totale, est l’objet de Cinématon.
Ceci pour répondre d’emblée aux objecteurs chagrins (il en est), aux maniaques du « À quoi ça sert ? ». Chez Courant comme chez Arman, c’est l’accumulation qui fait le prix. Un Cinématon tout seul, ça n’a pas de sens. C’est la juxtaposition de tous les Cinématons, ou d’un grand nombre d’entre eux, qui produit l’effet Cinématon.
On notera que l’accumulation elle–même ne suffit pas. Encore faut–il qu’elle soit sans limite. En cela, Cinématon relève le défi : comme l’univers lui–même, il est en expansion. Date du Big bang : le 7 février 1978 à 11 heures, avec « Madame ma concierge ». À partir du N° 2, tous les cinématonés seront désignés par leur nom. Les neufs premiers Cinématons sont filmés en 16 mm, tous les autres en Super–8.
Quand il atteignit le N° 1000, Gérard Courant en fit un livre qu’il intitula Cinématon (1). Outre une photo extraite de chacun des mille premiers Cinématons, il nous y livre de passionnantes statistiques. On y apprend que la profession majoritaire des cinématonés est « cinéaste » (294). En revanche, il n’y a qu’un seul marathonien, une seule princesse, un seul tireur d’autobus ( ?) et un seul vivriste ( ??). Certains ont été cinématonés plusieurs fois (record : 5 fois, Galaxie Barbouth). Le plus jeune avait 66 jours, la plus âgée 93 ans. On y trouvera aussi une photo de Liika, qui venait de voir en non–stop les 624 premiers Cinématons, à Montréal (42 heures de projection). Car Cinématon est résolument et exemplairement interactif.
Difficile de parler d’auteur, d’acteur, de spectateur. Par exemple, à la question : « Qui est l’auteur d’un Cinématon ? », on devra répondre : le cinématoné, bien plus que Gérard Courant, qui en est l’inventeur au sens de « découvreur » (comme on dit « inventer » l’Amérique, ou un trésor), puis le conservateur, disons pour simplifier le Cinématoneur.
Le cinématoné est son propre auteur puisqu’il dispose du choix, donc du pouvoir, c’est–à–dire de la mise en scène. Chaque cinématoné est confronté à la question « Que faire ? ». À laquelle quelques–uns ont tenté de répondre « Rien ». Expérience–limite, qui touche à l’impossible gageure, au défi fou.
Ne rien faire suppose une maîtrise, un self–control proprement inhumains. Significativement, nul n’y est parvenu. Reste la solution inverse : en faire beaucoup, du moins le plus possible. Qu’importe la réponse, l’important est que Cinématon amène à se poser la question. À mettre en évidence notre innocence perdue devant l’objectif.
Jean–Paul Aron a très bien défini la liberté surveillée du cinématoné : « Au départ, on pense que cette liberté que le cinéaste nous offre sur un plateau va être facile à organiser. On s’aperçoit très vite qu’elle est, au contraire, ce qu’il y a de plus difficile à gérer car nous n’avons ni l’habitude, ni l’expérience de la pratiquer. »
Pour l’instant, constatons simplement, sans en tirer la moindre conclusion, que les cinématonés font de cette (encombrante ?) liberté un usage très soft : sur 1000 cas, une seule masturbation (masculine), une prise de température (idem), quelques seins nus, c’est tout. Aucune auto–mutilation, si ce n’est métaphorique (les « performances » d’artistes). Aucun suicide.
On peut encore risquer que Cinématon initie tout cinématoné à la responsabilité, au remords, au regret. C’est le corollaire de la liberté : après, on peut regretter ce qu’on a fait (ce qu’on n’a pas fait).
Deuxième volet de l’interaction cinématonique, ce phénomène particulier que constitue une projection de Cinématon. Le profane s’y étonnera de prime abord, voire s’y scandalisera. Au lieu du silence guindé propre aux musées, commentaires et quolibets fusent, fournissant une bande–son inattendue, toujours différente, parfois impertinente.
De la sorte, Cinématon réinvente le cinéma primitif, le muet qui suscitait les réactions du public. Il fait voler en éclats le concept d’oeuvre d’art pétrifiée par le respect qu’on voue. Une (bonne) projection de Cinématon peut (doit) tourner au hapening.
Cinématon, enfin, est pareil à une boule de neige. Selon le principe des vases communicants, le nombre de non–cinématonés diminue à mesure que celui des cinématonés s’accroît. Ce qui engendre un culte de Cinématon chez le cinématoné qui passe, en 200 secondes, de l’état de prosélyte à celui de propagandiste, de zélateur.


(1) Aux éditions Henri Veyrier, 1989.

 


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