LES MÉTASTASES DU CINÉMATON.

Alain Paucard, Cinématon, éditions Henri Veyrier, 1989.

On a maintenant compris ce dont il était question avec le cinématon. On a vu son projet, son ambition, sa philosophie et son paraître. Mais le cinématon est semblable à ces boules de neige qui, prenant leur essor sur une pente, ne savent que s’augmenter d’elles–mêmes jusqu’à la fin inéluctable. Encore connaît–on le dénouement d’une avalanche, mais la fin du cinématon est un infini, situé dans une jungle de droites parallèles.
Le cinématon est une sorte de cancer pacifique et non dangereux pour l’organisme, mais qui n’en envoie pas moins ses métastases. En un mot, il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Le plus vivant paradoxe est que Gérard Courant cherche à empêcher le fleuve du cinématon de déborder, en lui proposant un delta. La logique est donc de créer d’autres séries inspirées du cinématon.
D’abord il y a les Portraits de groupes. Je gage qu’enfant, Courant se ruait sur le petit Larousse pour y regarder les vignettes et les reproductions de tableaux. Au contraire de ses petits camarades, ce n’étaient pas — pas seulement — les femmes nues qui retenaient son attention, mais Les Noces de Cana ou L’Enlèvement des Sabines. Plus tard, il a dû se sentir très proche des portraits de groupe de Fantin–Latour. Il y a là sans doute une réminiscence de l’époque dorée et horrible de l’enfance, quand un oncle, encore tout congestionné d’un de ces repas dont Vialatte disait qu’après eux, l’homme se sent moins seul, obligeait toute la famille à se camper, l’espace d’un petit oiseau, devant un objectif, afin d’en retirer ce moment privilégié qui fait que les familles prennent date. Le portrait de groupe est fait d’un plan général, toujours fixe, d’un seul plan–séquence, filmant un comité (de rédaction, d’organisation), des participants (d’un Festival, d’un vernissage) ou des joyeux farceurs (d’une beuverie, d’un gueuleton). C’est là une manière très perverse, typique d’un cinéaste, de nous proposer sa biographie.
Dès lors, Courant se déchaîne. Le voilà maintenant qui entame une nouvelle série Couples, dans un format qui saisit deux personnes. Ce couple–là peut être uni par les liens sacrés ou les liens laïques du mariage, ou uni par le bon vouloir polisson des compères. Ceux–ci peuvent décider de « faire ce qui leur plaît », spontanément, ou bien écrire un scénario d’autant plus biscornu que le temps imparti est court. Car, bien entendu, on a compris que ce portrait dure le même temps que le cinématon, et, bien sûr, qu’il s’agit d’un nouveau plan fixe, dans un nouveau plan–séquence. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? Voilà donc les couples, avec un homme qui ne sait pas quoi faire de sa femme, ou qui sait très bien, mais celle–ci le sait aussi, ou bien ils sont complices et ce sont de beaux cochons. Voilà maintenant Courant qui entre dans la légende de l’érotisme. Après avoir cerné l’âme d’un pauvre hère esseulé devant un objectif, le satanique Courant perce maintenant à jour les arcanes du couple. Adam et Eve n’ont qu’à bien se tenir.
Alors Courant se souvient du vaudeville. Il filme les trios. Le format ? Le cadrage ? Le type de plan ? Mais vous le savez bien.
C’est là que notre démiurge se penche avec sollicitude sur le sort de ceux dont le métier, l’activité n’est pas de se montrer, mais de se servir des mots, je veux parler, bien sûr, des écrivains. Il leur offre une série, une série sonore. Enfin on y est, se disent les malheureux auteurs, mais ils ne savent pas à quoi ils se prêtent. La série Lire est un cinématon sonore (même plan, même format, même temps, ça devient fastidieux de toujours tout répéter) dans lequel un écrivain lit les premières pages de son dernier ouvrage jusqu’à épuisement de la bobine. Le résultat : certains écrivains (pas tous heureusement) ne savent pas lire leur propre texte. Est–ce donc que leurs récits n’ont pas subi l’épreuve du « gueuloir » ? est–ce donc que la musique n’est pas bonne ?
Je gage que Gérard Courant garde en réserve une nouvelle série et j’en frémis. Il a livré aux jeux de massacre la famille, le couple, l’écrivain. La prochaine institution aura du mal à s’en relever, car ce qui est à venir est forcément destructeur, cruel, impitoyable, sans appel, à l’aune de cette oeuvre unique, géniale et dans une certaine mesure, absurde, conquête permanente d’un inutile grandiose.

 


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