L’ÉTERNITÉ.

Zeuxis, n° 11, 3 juillet 2003.

« Un jour viendra, qu’un quart d’heure nous paraîtra plus estimable et plus désirable que toutes les fortunes de l’univers ».

Fénelon

J’aurais préféré être un inconnu. Un homme sans visage. Sans gloire. Sans rêve. Sans identité. Un homme invisible. Sans passé. Sans présent.

L’ombre d’Howard Hughes.

Un cinéaste hyper–régional amateur.

Je n’aime pas beaucoup parler de moi–même. Quel intérêt cela peut–il avoir puisque je suis entièrement présent dans mes films ? Tout ce qui est parlote n’est que poudre aux yeux.

Une seule chose compte : ce qui danse sur l’écran.

Je suis un homme–caméra.

Je suis tout à la fois : M. Nizo, M. Canon, M. Beaulieu, M. Bauer.

J’observe. J’enregistre. Je regarde. Je suis un spectateur attentif de tout ce qui passe autour de ma caméra.

Chaque fois que l’on m’interroge, j’essaie d’offrir des réponses différentes. Pourquoi devrais–je me transformer en perroquet et répéter toujours les mêmes choses ? Aujourd’hui, je suis différent d’hier, et demain je le serai de maintenant. Chaque jour est un jour nouveau.

Je suis caméléon.

Je suis un artiste et, par conséquent, je n’ai de compte à rendre à personne. Seulement à moi–même. Je règle toujours mes additions.

Je ne pense pas que j’aie quelque message particulier à délivrer. J’ai des idées, mais je les conserve pour moi et mes amis.

Des professionnels sont payés pour donner leur avis. Pourquoi leur faire concurrence ? À chacun son job.

Depuis le début, Cinématon est un film à la mode.

Mes autres films, quant à eux, ÉTAIENT à la mode au début des années 1980. Mais les temps ont changé. Les gens ont changé. Les goûts ont changé. Aujourd’hui, ces films sont démodés.

Je me suis toujours refusé à suivre l’air du temps. Je ne veux surtout pas perdre mon âme et mon plaisir de filmer.

Les époques passent, les artistes restent.

Il faut tenir bon quand on est démodé car si le charme et la grâce sont là, le public reviendra et vous serez, de nouveau, à la mode.

Vous resplendirez comme jamais et le public regardera vos oeuvres d’un oeil nouveau. Vous serez un artiste consacré.

Je suis influencé par aucun cinéaste en particulier. Tous m’ont influencé à des doses plus ou moins importantes. Mes préférés sont Auguste et Louis Lumière. C’étaient des génies. Tout m’influence : la publicité, les photos, les magazines, la télévision, la politique, le sport, les voyages, les célébrités, les stars.

Les gens me ravissent. Ils pensent toujours avoir raison. Si on les écoutait le monde serait sens dessus dessous. Et il serait, aussi, beaucoup plus excitant !

Je sais bien que toutes les personnes que je filme ne sont pas célèbres. Mais, si elles ne le sont pas encore, peut–être le deviendront–elles un jour. Les célébrités m’intriguent. Elles sont si fragiles qu’un rien les rend humaines. Je les trouve émouvantes, mais leurs sorts ne me font nullement envie : elles sont trop seules. En équilibre trop instables sur les pentes de la réalité. Et quand elles brisent leurs amarres, quand elles sautent dans le vide de notre imaginaire, elles deviennent sublimes.

Je n’ai pas d’idées arrêtées sur les stars.

On ne devient pas star : on naît star.

Qui pourrait le nier ? Des sots ? Quelques fonctionnaires de l’art ? Des publicitaires attardés ?

À ma connaissance, on ne s’est jamais amusé à utiliser les chutes d’un film pour en faire un autre film. En général, les cinéastes choisissent les prises qui leur semblent les plus réussies. Toutes les autres partent à la poubelle. Ne pourrait–on pas demander à un autre cinéaste (un débutant, un tâcheron, un has been ou, pourquoi pas, un talentueux) de se servir de ces chutes et de faire un film avec les plus mauvaises séquences, les ratages d’acteurs, les erreurs techniques, etc.

Le résultat serait particulièrement drôle et très avantageux pour le producteur : il aurait deux films pour le prix d’un.

Certains films vous écrasent et vous donnent la désagréable impression d’être un nain à côté d’eux. Cela m’est arrivé plusieurs fois. J’ai eu très peur car je me suis dit : « Jamais je n’arriverai à ce niveau », et en même temps, cela m’a endurci, m’a encouragé à travailler parfois jusqu’à vingt heures par jour pour m’approcher, ne serait–ce qu’une fraction de seconde, de leur aura.

Quand je vois chefs d’oeuvre du cinéma sur chefs d’oeuvres du cinéma les uns après les autres, sans répit, je finis par m’habituer au génie. Je commence à m’ennuyer. À un tel degré que si, à la suite, je vois un navet ou un nanar, je vais lui trouver toutes sortes de qualités, peut–être imaginaires, parce qu’il casse la monotonie des chefs d’oeuvre.

Je crois que, dans la presse, on me juge comme un farfelu ou un fou. C’est normal, quand on ne fait pas les choses comme tout le monde, les journalistes ont de la peine à vous classer. Ils sont obligés de parler de vous avec humour. C’est plutôt flatteur car ça permet de ne pas se prendre trop au sérieux.

Que suis–je ? Un artiste ? Un artisan ? Plutôt un chercheur. Le C.N.R.S. devrait m’employer depuis longtemps car tout ce que je fais découle et procède de la recherche.

Je ne me pose jamais de problèmes sur le cinéma. Je laisse ces problèmes aux autres cinéastes. Pendant ce temps–là, je préfère me concentrer sur mes tournages ou filmer. Je ne dis pas « travail » car les tournages sont beaucoup plus des jeux et de l’amusement. Du plaisir et du spectacle. Une manière très agréable de passer le Temps.

Le cinéma n’est pas en baisse : les gens y vont encore et ils regardent les films à la télévision dans le confort douillet de leurs appartements.

Pourquoi auraient–ils tort ?

Ma philosophie est : « Chaque film est un film nouveau ».

Mon seul but dans la vie est de ne plus rien faire... Y parviendrai–je un jour ? C’est mal parti. Les tournages succèdent aux tournages... Je filme de plus en plus... C’est peut–être ma lâcheté de crouler sous la pellicule. C’est ma façon d’aimer la vie : faire le contraire de ce que je désire. Ce n’est pas volontaire. Cela se passe ainsi. Qu’y puis–je ? Devrais–je m’inquiéter, docteur ?

Je n’ai pas mis longtemps à intéresser les gens à Cinématon. Cela a tout de suite marché.

Tout le monde a intérêt à se faire filmer : les célébrités pour qu’on les voit davantage, les pas–encore–connus pour qu’on les découvre et les journalistes pour en parler dans les médias.

C’est ça, la famille Cinématon.

Un fantastique jeu de miroirs qui se reflètent jusqu’à l’infini.

Jusqu’aux étoiles.

 


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