LE THÉORÈME DU K 7.

Date : 01/05/1975

Dijon, la ville où il y avait plus de flics et de curés que de cinéphiles, a dorénavant beaucoup de cinés... C’était en septembre dernier... L’accouchement s’est réalisé sans douleur. Le K 7, vous connaissez ? Cette fois-ci, ils ont réalisé le gros coup : création de quatre nouvelles petites salles qui peuvent contenir au total 750 personnes. Mais ne croyez pas qu’elles ont surgi par un coup de baguette magique. Elles furent enfantées par trois tristes individus.

1 – Fernand Méric : il veut du spectacle, du suspense, des vedettes et surtout beaucoup de fric. On le savait déjà puisqu’il est le président de l’Olympique de Marseille de football.

2 – Raymond Gautreau : P.D.G. de la société nouvelle « Les Films Océanic ». C’est un circuit commercial qui regroupe 180 salles en France.

3 – Marcel Massu (tiens, tiens !) : il dirige et programme tout seul ces quatre salles. Lui, c’est pas un petit nouveau. Il programmait déjà le Darcy, le Star, le Grangier et le Familia. On aurait du s’en douter.

À eux trois, ils ont réussi à offrir un programme cohérent : westerns (spaghetti, en général), pornos, karatés, policiers véreux, films français de consommation courante. Tout y est : police, famille, violence, patrie, autorité, supériorité du mâle, femme-objet, etc...

Ah, oui !, j’oubliais. En mars dernier, Massu (le nôtre, pas celui de la guerre d’Algérie) a fait une erreur de programmation. Dans une de ses salles (je veux parler du K 7), était projeté Théorème de Pier Paolo Pasolini. J’y ai accouru et je n’ai pas du tout regretté ma visite. Pendant une demi-heure, le film a été projeté sur la moitié inférieure de l’écran, le reste de l’image était invisible et se promenait, on ne sait où. J’ai essayé de deviner les sous-titres. En vain. Tout le monde n’a pas une maman italienne, n’est-ce pas Mario ? Le respect du spectateur qui a payé 12 balles, il ne connaît pas. Pour lui et ses acolytes, une seule chose compte, c’est le fric. Le projectionniste avait dû s’endormir. Non pas à la manière de Buster Keaton dans Sherlock Junior qui, lui, savait projeter un film. Non, non, mais plus par je m’en foutisme.Au K 7, tout est automatique. L’opérateur est seul dans sa cabine pour projeter dans quatre salles en même temps. C’est beaucoup pour un seul homme !Et quand il dort, pendant la projection, il ne peut que faire des cauchemars. Non, non, pas comme ce cher Buster qui rêvait qu’il entrait dans l’écran et qu’il se fondait dans l’histoire du film qu’il projetait.

M. Massu et vos chefs, si vous ne connaissez rien au cinéma, par contre, on ne peut pas vous reprochez de ne pas savoir diriger une entreprise. La rentabilité, c’est votre fort. Pour corser l’affaire notre général et sa bande n’utilisent qu’une seule personne pour délivrer les billets. Les Dijonnais peuvent attendre, à l’extérieur, dans le vent et la pluie. Pendant ce temps, les cinéphiles bourguignons se consolent avec l’Eldorado qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Une vraie salle pour 200 000 habitants.

Heureusement qu’il existe des gens comme M. M. Méric, Gautreau et Massu, car Giscard serait bien emmerdé depuis qu’il a plus ou moins supprimé la censure. Il faut bien qu’il y ait des porte-flingues pour sélectionner les films à leur guise. D’autant plus que nos « chers amis » ne se contentent pas de passer des films mais qu’avec leurs bénéfices ils tournent leurs propres bandes... qu’ils distribuent eux-mêmes. De préférence, dans leurs salles. La rentabilité, mon cher, la rentabilité.

Si on ajoute à cela que leurs ouvreuses, comme dans toutes les salles de Dijon, ne touchent pas un centime et n’ont comme seul salaire, leurs pourboires et que, de plus, elles paient leur sécurité sociale, on aura fait le tour de cette entreprise philanthropique dont la presse dijonnaise nous a rebattu les oreilles et donne le nom sonne bien creux : les K 7.

Gérard Courant.

 


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