LEMAÎTRE – BEAUBOURG, MÊME COMBAT ?

Cinéma différent, n° 4, juin 1976.

Cinéaste lettriste, fantastiquement original mais scandaleusement ignoré malgré une oeuvre imposante (autant en 16 mm qu’en 35 mm), Maurice Lemaître est un cinéaste qui sait manier la provocation à la perfection mais dont les moyens, parfois pour l’utiliser, peuvent paraître primaires et ambigus. Ainsi, à la lecture de son texte publié dans le numéro 3 de Cinéma différent, une question s’impose : est-ce de la provocation ou une panne passagère de cerveau qui lui fait confondre ses intérêts personnels avec ceux du pouvoir (le Centre Pompidou). En effet, cette osmose me semble relever soit d’un obscurcissement passager de sa pensée, soit d’un début d’autodestruction (on ne peut même pas parler de récupération à son sujet, car l’auteur du Film est déjà commencé ? est – c’est tout à son honneur – un artiste incorruptible).

N’avez-vous pas remarqué un côté humanisto-boy scout chez Maurice Lemaître ? Le bougre me rappelle une certaine période des années 1930, aux États-Unis : le Roosveltisme. La politique était limitée à cette maxime : « On en bave, mais serrons-nous les coudes et tout ira mieux ». Ne pourrait-on pas appeler cette philosophie, la collaboration des classes, ou bien, quand on agit comme Lemaître, être un agent de la classe dominante ?

Ou alors, ne serait-ce pas une pointe d’orgueil qui aurait aiguisé sa fierté d’avoir eu l’honneur d’être sélectionné (sur quel critère ?) dans la rétrospective Une histoire du cinéma ? Je ne vois que cette raison pour expliquer l’affirmation de telles âneries pour le moins suspectes et dangereuses. Remercier les traites représentant du Pouvoir, Pontus Hulten, Alain Sayag et Peter Kubelka, c’est tout simplement baisser sa culotte, se déclarer impuissant et refuser la lutte (ils sont les plus forts, donc il faut s’allier à eux).

N’oublions pas que cette anthologie n’avait pas été conçue dans la misère puisque le gouvernement a largement financé Beaubourg alors que la plupart des films achetés par le Centre Pompidou avaient été réalisés dans des conditions financières souvent très difficiles par des cinéastes non subventionnés et, en général, dans le besoin. Alors, on peut s’étonner que les droits alloués aux réalisateurs soient particulièrement faibles (les films sont achetés deux fois le prix de la copie), ce qui est scandaleux et prouve le mépris des organisateurs-exploiteurs à l’égard des cinéastes-exploités.

Autre point litigieux : le choix des films présentés dans cette rétrospective. Qui dit choix, dit évidemment sélection, ce qui est logique et exclusions, ce qui l’est moins. Des cinéastes aussi novateurs et talentueux dans l’avant-garde que le sont Gregory Markopoulos, Andy Warhol, Jean-Luc Godard, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Werner Schroeter, Marguerite Duras ou Philippe Garrel, pourtant dignes successeurs des Dziga Vertov, Sergueï Eisenstein, Jean Cocteau ou Luis Buñuel, eux-mêmes heureusement présents dans cette anthologie, sont oubliés. Une lecture attentive de cette liste des refusés nous apprend que ce sont tous des cinéastes qui travaillent sur la narration et la représentation non pas, bien sûr, en la maintenant dans ses structures conventionnelles mais dans un processus de recherche de nouvelles formes. Notre insatisfaction atteint son comble quand on remarque que tous les films faisant partie du catalogue de la Paris Film Coop ont été retenus. Nous ne mettons pas en cause la valeur artistique de ces films, mais l’on peut s’interroger sur les critères de choix. En termes clairs, ne se trouveraient-on pas dans un cas typique de manipulation d’un individu (Peter Kubelka, en l’occurrence) par deux autres (Claudine Ezykman, Guy Fihman, les fondateurs et les animateurs de la P.F.C.) ?

Et le plus désolant est que Maurice Lemaître semble accepter cette politique des copains.

Faire l’éloge du Centre Pompidou est la pire des compromissions. Ce lieu risque de devenir le lieu privilégié du conformisme artistique. Le centralisme culturel est sans doute ce qu’il y a de plus dangereux pour la création en France et c’est la meilleure façon pour créer des stéréotypes robotisés de l’art officiel.

Pourtant, l’idée de cette anthologie est remarquable. Malheureusement, ne risque-t-elle pas d’être la consécration d’un cinéma US, installé, sûr de lui, cherchant seulement à récolter en Europe la menue monnaie de son prestige américain ? L’absence, dans le comité de sélection, d’un Dominique Noguez, dont les avis sont très écoutés dans l’avant-garde et les présences des Peter Kubelka, Claudine Ezykman et Guy Fihman semblent confirmer cette tendance.

Revenons à Maurice Lemaître. Quand il privilégie Delluc au détriment d’Andy Warhol, Jean-Luc Godard ou Marguerite Duras (à qui il reproche à ces deux derniers d’avoir été plagié par eux !), ce n’est plus de la provocation, cela devient de la bêtise ou de l’inconscience. Non pas que Delluc soit un « petit » cinéaste, tout au contraire, mais cette affirmation va dans le sens de cette parodie de sélection. De même, parler de trahison de la Nouvelle Vague est un non-sens. Quelle trahison ? Allons, Maurice, nous allons tout t’expliquer.

A) La Nouvelle Vague ne fut qu’un mouvement bourgeois de restauration du cinéma français (budgets plus réduits, rupture historique avec la continuité romanesque, contraction et fragmentation du récit, élimination des raccords, renouvellement des personnels techniques et artistiques, effort de participation du public, etc...).

B) La Nouvelle Vague fut un mouvement de réformes des structures de ce cinéma français (que tu as l’air d’idolâtrer, mon cher Maurice) dans un but bien précis : prendre le pouvoir à tous les niveaux de la chaîne de la production à la distribution et prendre la place des cinéastes en place, qualifiés de gâteux et réactionnaires, ce qu’ont parfaitement réussi Claude Chabrol, François Truffaut, en particulier, et également quelques autres.

Où est la trahison ? Cela dit, c’est certain que l’on n’a pas assez parlé des cinéastes lettristes. Mais il ne faudrait pas attendre de la bourgeoisie un appel du pied, pour se faire récupérer, assimiler, intégrer quand on pratique un art qui la subvertit.

Dernière question : à quand une rétrospective intégrale des films du « Buñuel français » (c’est ainsi que Maurice Lemaître ose se surnommer) au Centre Pompidou ?

Gérard Courant.

 


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