LE CINÉMA EST UNE RELIGION : IL N’Y A PAS DE PLACE POUR LES NON–CROYANTS.

Gérard Courant, L’Arbre, n° 2, octobre 2001.

« D’ordinaire, la gloire est d’autant plus tardive qu’elle sera plus durable, car tout ce qui est exquis mûrit lentement ».

Schopenhauer

Je dois être sans doute un extra–terrestre car le cinéma n’a jamais été, dans mon esprit, un travail ou une profession. Au contraire, il a toujours été une façon de vivre et de communiquer avec les gens.

C’est aussi une manière agréable de passer le temps.

N’est–ce pas cela, être un cinéaste hyper–hollywoodien professionnel ?

Le cinéma m’a rapporté des milliards... d’images, d’émotions, de rêves, de rencontres, de passions...

Grâce à cette fabuleuse machine à explorer des sentiments, j’ai pu voyager aux quatre coins du monde et rencontrer des personnages hors du commun. Le cinéma a fait de moi l’homme que je suis devenu. Un être ouvert au monde au lieu d’être un individu enfermé et prisonnier de lui–même. Le cinéma m’a transmis beaucoup de plaisir et m’a proposé beaucoup d’amusement. De plus, il m’a interdit l’ennui.

Qu’espérer de mieux ?

Sans le plaisir et l’amusement, je ne serais peut–être plus cinéaste aujourd’hui. Je suis persuadé que tout metteur en scène et, plus largement, tout artiste, doit savoir prendre du recul en créant pour prétendre atteindre à la quintessence de son art.

J’ai toujours pensé que les cinéastes les plus authentiques et les plus brillants sont ceux qui filment, avec entrain, dans la sérénité et dans la bonne humeur.

Je n’ai jamais cru aux cinéastes–tyrans, à ces bonshommes, avides et pervers, prêts à n’importe quoi pour « casser de l’acteur ».

À quoi bon s’acharner sur ces êtres fragiles et, en général, dociles ?

Je sais, pour avoir rencontré nombre de réalisateurs de tous les pays et pour avoir visionné des milliers de films, que lorsque le cinéma cesse d’être un plaisir pour devenir une obsession (du box office, de la reconnaissance du public) il pousse le cinéaste vers une sorte de suicide artistique.

Quand l’obsession remplace le bonheur de filmer et l’improvisation, le cinéma se transforme en un plat indigeste, à la fois pour le ciné–artiste et pour le public.

Sans improvisation, l’art n’existe pas : il est stéréotypé ou, pire, sans goût, sans saveur, sans couleur.

Insignifiant.

Je pratique l’improvisation depuis mon premier film. J’improvise avec des matériaux qui sont en moi depuis longtemps. Pendant des années, je recueille patiemment, méthodiquement des quantités d’informations. Et puis, un jour, tout d’un coup, au moment du tournage, ça jaillit. Le miracle a lieu. Les films succèdent aux films : 1, 10, 100, 1000, 2000 Cinématons...

Je suis fier de mes 2000 Cinématons et de mes 3000 portraits filmés. Ils ont belle allure dans le livre des records. Mais leur nombre n’a qu’une importance relative, comparée au plaisir que j’ai éprouvé en les faisant.

Pourquoi cette frénésie de tournages ?

N’est–ce pas parce que je déteste la pellicule cinématographique vierge ? En effet, je la déteste à un tel point que lorsque j’en ai en ma possession, je ne veux plus la revoir dans cet état. C’est pourquoi je filme à la moindre occasion.

Il existe une autre raison. Je fais des films simplement parce que j’ai de la pellicule en stock. J’ai ma drogue à demeure. Je l’ai, cette pellicule, à portée de caméra, alors, il faut que je l’expose devant mes sujets filmés, qu’elle impressionne des ombres et des lumières, des visages et des paysages, des rires et des pleurs.

Chaque fois qu’il m’arrive de faire un Cinématon, que ce soit avec une star internationale ou avec une personnalité peu connue, je suis fermement convaincu que ce nouveau portrait sera le plus beau de la collection. Certains me trouveront peut–être prétentieux en disant cela. Cette attitude est simplement le résultat de la confiance que j’ai en moi et en Cinématon. Il me paraît évident que si vous voulez devenir un cinéaste hyper–hollywoodien professionnel, il faut que vous arriviez à développer un tel comportement. Il faut que vous sachiez précisément ce dont vous êtes capable et ce dont vous n’êtes pas capable.

Bien se connaître est peut–être la qualité première du cinéaste hyper–hollywoodien professionnel. Combien de carrières se sont–elles fourvoyées dans cette erreur essentielle de jugement ?

Je fais partie des cinéastes qui n’apprécient pas les tournages réguliers et structurés. Je n’ai jamais été du genre à filmer tous les jours à heure fixe. Je préfère de loin varier mes journées, filmer beaucoup certains jours, pas du tout d’autres jours.

Je me refuse à devenir un fonctionnaire de l’art.

Quand j’actionne ma caméra et que je commence à tourner, tous mes soucis, toutes mes préoccupations s’estompent. Alors, mon attention est fixée sur un seul objectif : ce qui se passe à l’intérieur (de mon objectif) dans le petit rectangle magique.

Quels que soient les plaisirs et les amusements que me procure le cinéma rien ne peut se comparer à la jouissance de relever constamment de nouveaux défis. Chaque fois que je filme une personnalité, je suis confronté à un nouvel ensemble de données — sa disponibilité, son aptitude à communiquer, sa facilité à capter la lumière — que je traite le mieux possible pour permettre à mon sujet d’être le plus vrai, le plus authentique — lui–même.

Chaque portrait est une expérience nouvelle. Chaque film est un film nouveau.

Après tant d’années, le cinéma reste, avant tout, pour moi, un plaisir. Et tout nouveau filmage qui se présente contribue à rendre ce plaisir encore plus intense.

 


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