ENTRETIEN AVEC GÉRARD COURANT À PROPOS DU CINÉMATON DE GASPAR NOÉ.

Réponses à des questions de Frédéric, site Le Temps détruit tout consacré à(...)

Comment avez–vous connu Gaspar Noé et pourquoi l’avoir choisi ?

Pour bien répondre à votre question, il est important de dire pour ceux qui ne le savent pas encore ce qu’est un Cinématon. Un Cinématon est un portrait filmé d’une personnalité des arts ou du spectacle (cinéaste, comédien, écrivain, peintre, musicien, journaliste, philosophe, etc.) dans lequel cette personnalité est filmée en un gros plan–séquence de 3 minutes 25 secondes, fixe, muet et où elle a une totale liberté de faire ce qu’elle désire devant la caméra.
Autre précision : ce film, commencé le 7 février 1978 !, est sans fin. À ce jour — ce 7 janvier 2004 — 2083 portaits ont été mis en boîte et l’ensemble dure environ 150 heures !
Le portrait de Gaspar Noé a été filmé le 23 juin 1995 à 0 heure 20, à l’occasion d’une fête offerte par la chaîne de télévision cryptée Canal +. Cette nuit se déroulait dans une salle historique de spectacle : le Bataclan. Et pour être encore plus précis, c’était le département Programmes courts dirigé par Alain Burosse qui organisait et « mettait en scène » cette nuit de fête... pardon, de folie. Et c’est là qu’il faut parler quelques instants d’Alain Burosse sans qui le Cinématon de Gaspar Noé n’existerait pas.
Alain Burosse faisait partie de l’équipe fondatrice de Canal +. Dès le départ, il créa les Programmes courts qui s’ingénièrent à programmer un certain nombre d’oeuvres de ciné artistes (dont j’étais) et d’artistes vidéo qui étaient exclues des chaînes généralistes de télévision parce que ces films et ces bandes étaient trop dérangeants, trop décapants, trop anarchistes. Il a notamment programmé régulièrement des Cinématons. Mais Alain Burosse a fait plus encore. Chaque fois que lui et Canal + organisaient une nuit (comme au Cirque d’hiver en 1987 et dans les locaux du magazine Hara–Kiri la même année, au Palais de Chaillot en 1988, au festival de Clermont–Ferrand en 1990, au Bataclan en 1995) où se bousculaient des centaines d’invités, voire des milliers comme au Palais de Chaillot, il mettait à ma disposition un petit studio dans lequel je pouvais filmer à ma guise des personnalités invitées à ces nuits. Je n’avais qu’à les cueillir pour les installer devant ma caméra. Et la subtilité de l’opération n’était pas de filmer le tout venant des invités mais de choisir des personnes triées sur le volet, au talent rare, des artistes qui sortaient de l’ordinaire et des sentiers battus.
Pardonnez ces digressions mais sans Alain Burosse, je n’aurais jamais filmé Gaspar Noé et Karl Zéro, Cavanna et Sylvia Bourdon, Carette et Alain Chabat, le Professeur Choron et Jackie Berroyer, Florence Thomassin et Amina, etc.
Je reviens au Bataclan, à cette douce nuit d’été du 22 au 23 juin 1995. Mon petit studio se trouvait à l’écart, au fond d’un couloir où je bénéficiais du calme indispensable à la bonne réalisation des Cinématons. Je n’avais pas besoin de sortir de ce lieu car d’indispensables « rabatteurs bénévoles » travaillaient pour moi dans l’obscurité de la nuit et m’amenaient certains personnages qui échouaient immanquablement devant ma caméra. Et parmi ces « rabatteurs bénévoles », il y avait évidemment Alain Burosse. J’imagine que c’est lui qui accompagna Gaspar Noé jusqu’à mon studio car Alain fut l’un des premiers à apprécier et à défendre le travail de Gaspar. Il m’en parlait souvent en termes très élogieux.
Le choix de filmer Gaspar Noé a donc été naturel : il s’est fait de lui–même. Parmi les nombreux invités, il était inévitable qu’un Alain Burosse ou qu’un de ses acolytes m’amenât des artistes au talent rare, de la trempe de Gaspar. Cela faisait partie de notre contrat moral entre Alain, les Programmes courts et moi. J’étais là pour ça !

Qu’elle a été sa réaction par rapport à ce choix ?

D’après mes souvenirs, ce fut une réaction enthousiaste. Et puis, nous avions tous une confiance aveugle en Alain Burosse. Alain était — j’en parle au passé car, depuis, il a quitté Canal + — une personne extrêmement fiable dans tout ce qu’il nous proposait. Si cette nuit–là, Alain a dit à Gaspar : « Suis–moi, je te présente Gérard Courant qui va faire ton Cinématon », il ne serait pas venu à l’idée de notre futur cinématé — ou de quiconque placé dans la même situation — de s’opposer à cette proposition. Au contraire, quand Alain Burosse nous projetait dans une aventure, quelle qu’elle soit, on savait à l’avance qu’on ne le regretterait pas.

Comment s’est déroulé le tournage et qu’a fait précisément Gaspar Noé devant votre caméra ?

Les présentations se firent rapidement. Une réserve de champagne était à ma disposition dans le studio. Ça permettait de nouer rapidement les contacts avec les personnes que je devais filmer. Il faisait chaud. Gaspar était habillé d’un tee shirt blanc et il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours. Il était apparemment très détendu. Il commença le Cinématon en souriant, puis écarta les bras et mit ses deux mains derrière la tête. Il ferma les yeux. Il se mit à rire. Il fixa la caméra et enleva ses mains qui étaient toujours derrière sa tête. Il recula cette dernière qu’il posa contre le mur en souriant. Il remit encore ses mains derrière la tête. Il ferma à nouveau les yeux, les ouvrit puis les ferma encore. Enfin, il ouvrit très grand les yeux et regarda le plafond. C’est alors que se termina son Cinématon.
De ce portrait, il résulte une sérénité rare, une plénitude, une grande décontraction.

Lucile Hadzihalilovic, la compagne de Noé et son ami, le réalisateur Jan Kounen sont eux aussi passés devant votre caméra le même jour, à quelques minutes d’intervalle... En quoi consistaient leurs portraits ?

En effet, lorsque Gaspar Noé vint se faire filmer, il était accompagné de Lucile Hadzihalilovic et de Jan Kounen. Et c’est tout naturellement que j’ai proposé à chacun d’eux de les filmer également.
Le portrait de Lucile est très sobre et d’une tranquillité désarmante : pendant les 200 secondes de son Cinématon, elle sourit et fixe la caméra. Elle ne déroge jamais à ce jeu tout au long de son portrait.
Quant à Jan Kounen, il a choisi la posture inverse. Son Cinématon est très agité. Les actions se bousculent. S’il fallait décrire son portrait en détail, cet entretien traînerait en longueur ! Bon, je vais essayer d’être court et de décrire chronologiquement ses principales actions.
Jan Kounen commence par sourire puis il ouvre très grands les yeux. Il se cache le visage derrière ses mains. Son visage se raidit et il serre les dents. Il sort du cadre qui devient complètement vide. De l’écran vide, il fait apparaître un de ses pieds chaussés de basket. Son visage revient dans le cadre et il a quelques tics. Jan fixe la caméra. Il tourne la tête à droite, puis à gauche. Il parle à la caméra (alors qu’il sait que le Cinématon est muet) en articulant démesurément les mots (comme l’ont fait avant lui, à leur manière, un Serge Daney en 1979 ou un Roberto Benigni en 1986) avec une quantité de mimiques et de grimaces. Il poursuit ses grimaces tout en faisant en même temps des gestes des doigts autour de sa bouche pour expliquer au spectateur qu’il voudrait parler mais que c’est impossible (puisque, je le répète, le film est muet). Il continue ses grimaces. Il se lève de son siège et s’approche de la caméra jusqu’à se coller contre l’objectif et l’image devient complètement noire. Il reprend sa place sur son siège tout en continuant de parler. Il s’adresse encore au spectateur en montrant sa montre accrochée à son poignet. Son agitation n’est pas terminée : il tourne la tête dans tous les sens et il revient vers la caméra. Il met une de ses mains devant l’objectif qu’il agite latéralement. Cela devient un jeu de cache–cache avec son visage qui est camouflé en partie par le mouvement de sa main. Et c’est ainsi que se termine la performance — parce qu’il s’agit bien d’une performance — de Jan Kounen.
Les prestations de Lucile, Gaspar et Jan nous offrent ainsi une sorte de condensé des différents comportements des cinématés devant ma caméra. Lucile a choisi de ne rien faire et s’y tient tout au long de son portrait. Gaspar est dans une situation intermédiaire : il se met en scène dans des actions mineures entrecoupées de longs temps morts. Enfin, Jan remplit l’aquarium des images du Cinématon jusqu’à ras bord. « Rien que de l’action » pourrait être sa devise.

On retrouve le « trio » (Noé — Hadzihalilovic — Kounen) dans le carnet filmé Itinéraires héréditaires. En quoi cela consistait–il ?

Juste deux mots sur les Carnets filmés. Depuis mes débuts de cinéaste, dans les années 1970, et parallèlement à mes Cinématons et à mes autres films, j’ai toujours tourné mes Carnets filmés qui sont des archives cinématographiques. Ces Carnets regroupent toutes sortes d’éléments épars : des essais, des notes, des croquis, des esquisses, des repérages, des Cinématons ratés (par exemple, quand ils ont été arrêtés par une panne de batterie et qu’il a fallu les refilmer), des reportages, voire des rushes ou des films inachevés qui sont rassemblés ici pour former un ensemble proche de l’esprit d’un journal en littérature. Ils sont montés au jour le jour et forment des épisodes qui couvrent des périodes étalées sur six mois ou un an et durent entre 45 minutes et 95 minutes. 30 ont été réalisés à ce jour.
Et j’en arrive au fameux trio. Lucile, Gaspar et Jan ont en effet été filmés dans l’épisode des Carnets, Itinéraires héréditaires, qui s’étale du 21 mai au 8 novembre 1995 et qui dure 1 heure 36.
Lors de la nuit du Bataclan, j’avais installé une deuxième caméra cinématographique dans le même axe que la première qui filmait les Cinématons mais dans un cadre beaucoup plus large. Lors de ces longues nuits de tournage, je pouvais filmer dix ou vingt personnes. Il arrivait parfois que, même si je connaissais le nom ou le travail artistique d’une personne, je ne la connaissais pas physiquement avant de la filmer et il était toujours possible que lorsque je monterai quelques jours plus tard les génériques de présentation de chaque portrait avec les images des Cinématons, j’aie parfois une difficulté à mettre un nom sur un visage. Ainsi, afin de ne pas faire l’erreur de mettre le générique d’un Cinématon avec l’image d’un autre Cinématon, j’avais trouvé un système qui me permettait d’éviter cette possible erreur. Pendant les tournages, dans un cahier d’écolier, j’écrivais chronologiquement le nom des personnes que je filmais et, parallèlement, avec cette seconde caméra, je filmais chaque cinématé pendant quelques secondes. Ainsi, quand mes films sortaient du laboratoire de développement en bobines séparées et dans le désordre, si j’avais des doutes sur le nom d’un personnage filmé, il m’était facile de consulter mon cahier en visionnant les images impressionnées par la seconde caméra pour remettre de l’ordre dans mes Cinématons.
C’est ainsi que Lucile, Gaspar et Jan figurent dans le 22e épisode de mes Carnets filmés que je tournais à l’époque, Itinéraires héréditaires.
De plus, j’avais installé une troisième caméra, vidéo celle–là, qui était placée exactement dans le même axe et qui avait le même cadrage que la première caméra (celle des Cinématons). Cette caméra vidéo était reliée à un immense écran dans la grande salle sur lequel était projeté les Cinématons en train de se faire — ainsi que leur préparation et l’après tournage — et qui étaient vus au même instant par des centaines de personnes buvant et dansant. De nombreux témoins oculaires ont donc pu découvrir, en direct, le tournage du Cinématon de Gaspar Noé !
J’avais également branché une imprimante à la caméra vidéo qui permettait de sortir des images noir et blanc, au format 21 x 27 cm, pendant le tournage des Cinématons. Je conservai précieusement ces reproductions qu’ensuite je refilmai en Super 8 et intégrai également dans Itinéraires héréditaires.

En 1996, Gaspar Noé a réalisé un clip pour le chanteur Mano Solo et, quelque part, on pourrait y voir un clin d’oeil à Cinématon : Solo et son groupe sont filmés en plan–séquence fixe et semblent totalement libres... Un hommage à Gérard Courant ?

Pourquoi pas ? Vous savez, je n’ai rien inventé. Je dis souvent que mes maîtres, ce sont Louis et Auguste Lumière. Dans leurs premiers essais, qui sont les premiers films du cinéma, ils faisaient des films d’un seul plan fixe d’environ 50 secondes (parce que leur cinématographe ne pouvait pas accepter davantage de pellicule).

Sur internet, on peut commander la version papier de Cinématon, présentant 1000 photographies commentées tirées de votre projet. Gaspar Noé en fait–il partie ?

Il s’agit du livre Cinématon, édité en 1989 par les éditions Henri Veyrier. Ce livre, qui est épuisé depuis quelques années, est composé de 1000 photogrammes extraits des 1000 premiers Cinématons. Le Cinématon de Gaspar Noé est le 1749e de la collection. Par conséquent, il ne peut pas figurer dans ce livre. (Petite précision : on trouve encore ce livre chez des bouquinistes et dans des librairies de cinéma).
J’avais le projet de publier un deuxième volume (du Cinématon 1001 à 2000) en 2001 dans lequel aurait figuré Gaspar (et Lucile, et Jan) mais emporté par d’autres films et d’autres projets, je n’ai jamais trouvé le temps et l’énergie pour mener ce projet à son terme.
Puisque les 2000 portraits sont maintenant largement dépassés et que le livre des 1000 premiers Cinématons est épuisé, j’ai modifié mon projet. Je voudrais publier un livre avec les photogrammes de tous les Cinématons du numéro 1 au dernier existant (actuellement 2083). Mais l’éditeur capable de publier un tel livre existe–t–il ?

Comment et où voir Cinématon en 2004 ?

On peut voir les Cinématons dans certains festivals de cinéma, des cinémathèques, des musées, des centres d’art moderne et d’art contemporain, certaines salles de cinéma, des galeries, des lieux consacrés à la photographie, aux arts de la rue, etc.
Certaines télévisions en programment également de temps en temps. Récemment, certains ont été diffusés sur France 3. Rai Sat (Italie) va montrer prochainement 25 Cinématons de cinéastes célèbres (Losey, de Oliveira, Godard, Wenders, Pialat, Gilliam, Fuller, Oshima, Scola, Mekas, etc.).
À ce jour, les Cinématons ont été montrés dans plus de 200 festivals (dont Berlin et Cannes) et ont été programmés sur plus de 50 chaînes de télévision.
Patrick Zocco a le projet de présenter l’intégrale des Cinématons (dont évidemment celui de Gaspar Noé) dans le festival Paris Tout Court qui se déroulera en décembre prochain à Paris. Cela devient de plus en plus ardu à organiser car l’ensemble dure près de 150 heures. La dernière intégrale a eu lieu en 1998 à Toronto (Ontario, Canada) où avait été présenté les 1870 premiers portraits — dont celui de Gaspar Noé — soit 132 heures de projection !

Aujourd’hui, êtes–vous toujours en contact avec Gaspar Noé et que pensez–vous de sa carrière ?

Je suis la carrière de Gaspar Noé avec intérêt. Il fait partie d’un petit nombre de cinéastes qui, aujourd’hui, fait réellement du cinéma contrairement à une majorité qui réalise des téléfilms maquillés en film de cinéma. Les cinéastes de cinéma — pardonnez ce pléonasme — sont de plus en plus rares.
Actuellement, je ne suis pas en contact direct avec Gaspar Noé. Cela dit, j’ai de temps en temps de ses nouvelles par mon amie la comédienne Rosette qui habite dans un loft, dans le même immeuble que lui, à l’étage inférieur. Elle me tient au courant de ses allés et venus et m’a confirmé que Gaspar Noé est un gros bûcheur, capable de travailler jour et nuit.

 


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