ENTRETIEN AVEC LES MORLOCKS GÉRARD COURANT ET JOSEPH MORDER.

Propos recueillis par Didier Bufflier, au café Zimmer à Paris, le 14 décembre 1994, Catalogue 100 ans de cinéma... 30 ans de Super 8, cinéma Spoutnik, Genève (Suisse), janvier 1995.

JOSEPH MORDER : Co–fondateur (en 1971, première génération), des Morlocks dont il est le président à vie, actuellement en exil (ou en retour d’exil, lui–même ne sait pas très bien !)

GÉRARD COURANT : Morlock de la deuxième génération (1980), co–fondateur de l’Académie Morlock... et adepte du cyclisme.
C’est l’histoire...à la fin de l’année 1969 (année érotique), de trois individus Guy Pezzetta, Jean–Claude Réminiac et Joseph Morder qui n’étudiaient pas très sagement dans une école de cinéma à Paris. À la fin de leurs études, ils ratèrent tous l’examen de sortie... et furent pourtant les seuls à faire un film après.

Joseph Morder : ....Nous sommes partis en vacances dans les Cévennes, dans un patelin qui s’appelait Chamboredon–par–Chamborigaud, avec quelques membres de notre école et avec notre égérie Sigrid Aberlin dont nous étions tous amoureux... Nous avons fait un film dont Jean–Claude Réminiac était le héros, un vagabond qui se promenait. Chacun tournait sa séquence. C’était une époque très baba, nous nous promenions, nous nous baignions nus dans la nature... nous faisions un tas de choses intéressantes. Pezzetta faisait des messes basses... moi je me promenais dans les champs... et Réminiac roucoulait contre le monde... et voilà, cela a donné ce film de 23 minutes. Finalement, c’est un peu le manifeste des Morlocks, des premiers Morlocks. Après, nous avons commis d’autres films. L’un s’appelle L’Épicier, sur l’histoire d’un épicier qui habitait en bas de chez moi... Jean–Claude Réminiac a fait un film qui s’appelle Clichy. C’est un plan fixe avec deux vieilles dames dans un bistro qui sont en train de causer et leur petit chien au milieu qui essaie par tous les moyens de se barrer parce qu’il est aveuglé par la lumière... Guy Pezzetta a fait Le Droit à la paresse, qui était un film sur une usine de machine à écrire que nous avons tourné très officiellement avec un texte détourné...
Quelques–uns des Morlocks, aussi, ont commencé à faire des Archives. On les appela les Archives Morlocks. Ça consistait à filmer des manifestations dans Paris, des Premiers Mai, des enterrements (comme celui de Jean–Paul Sartre). Ça a commencé le jour de la mort de De Gaulle, le 9 novembre 1970. Mais, en fait, nous avions déjà tourné des Archives Morlocks sans le savoir. Et puis, on a continué notre petit bout de chemin, comme ça, cahin–caha et, à la fin des années 1970, est arrivé une nouvelle génération qui nous a mis devant le fait accompli et qui a dit : « Il faut faire une Académie ». Cette génération était emmenée par Gérard Courant et Vincent Tolédano... l’Académie a été créée officiellement le 15 décembre 1980...puis les deux lascars ont fait un putsch ! Moi, qui me croyais président à vie, je me suis retrouvé dans un triumvirat...

C’EST MORLOCK !

Joseph Morder : C’est venu comme cela... quelque chose d’informel, entre nous pour rigoler, on voyait un chien qui pissait... ou bien Jean–Pierre Mocky tournant avec Francis Blanche... et nous disions : « C’est Morlock ! » Petit à petit, c’est devenu quelque chose de plus... de plus important, et puis, au fil des années, les Morlocks sont restés trois amis, comme ça, qui se voyaient de temps en temps et qui, parfois, disaient : « C’est Morlock ». 

Gérard Courant : Le mot « Morlock » provient de deux sources.
Si vous avez lu le roman de Wells, La Machine à explorer le temps ou si vous avez vu le film de George Pal qu’il a fidèlement adapté au cinéma en 1960, vous savez que les Morlocks sont des êtres mi–hommes, mi–bêtes, des sortes d’hommes préhistoriques qui vivent des millénaires dans le futur. Les Morlocks font partie de l’une des deux espèces d’êtres qui existent sur la terre. Il y a, d’une part, des adolescents qui vivent à la surface et qui ne travaillent pas : ce sont les Élois. Ils sont beaux, jeunes, naïfs. Et il y a, d’autre part, sous terre, ceux que l’on ne voit pas, les Morlocks, qui travaillent, qui tirent les ficelles et qui sont méchants car ils se nourrissent de la chair des Élois. Ils sont laids, cruels, plein de poils, assez proches de l’homme de Neanderthal et ne supportent pas la lumière. C’est la raison pour laquelle ils demeurent dans d’immenses cavernes. Cela étant dit, il faut reconnaître que ce sont des personnages intéressants, car ce sont des hommes préhistoriques des temps futurs... Et c’est un peu comme cela que nous, les Morlocks, nous nous qualifions : nous sommes des cinéastes préhistoriques des temps futurs. Nos maîtres, ce sont Albert Kahn, Auguste et Louis Lumière.
Et puis, le mot « Morloch » avec un « h » apparaît dans Snobs, l’un des premiers films de Jean–Pierre Mocky avec Francis Blanche, dans le fameux rôle de Morloch qui est un personnage fourbe et véreux. Francis Blanche est un peu le père spirituel des Morlocks.

L’ACADÉMIE MORLOCK EST CRÉÉE AU CLUB PERNOD

Gérard Courant : Nous avons créé l’Académie Morlock en décembre 1980 dans les salons du Club Pernod qui offrait son magnifique espace sur les Champs–Élysées et sa fameuse boisson pour toutes sortes de réceptions. Notre Académie était composée de 13 membres, dont 3 co–présidents à vie qui étaient Joseph Morder, Vincent Tolédano et moi–même et 3 membres fondateurs qui étaient Joseph Morder, Guy Pezzetta et Jean–Claude Réminiac... En province et à l’étranger, nous avons des correspondants. Par exemple, Jaques Dutoit est notre correspondant à Bienne, en Suisse et Edwin Jahiel l’est à Urbana, dans l’Illinois aux Etats–Unis. Nous avons également une dizaine de compagnons de route qui sont des gens proches de l’esprit et de la philosophie Morlock, mais qui n’ont pas tout à fait le niveau pour entrer à l’Académie. Ils sont une sorte de deuxième cercle autour du noyau... Il faut préciser qu’au sein de l’Académie, nous avions une femme, Mary Meerson... qui, depuis, est décédée.

Joseph Morder : C’est la première femme de l’Académie Morlock. L’Académie française a mis 300 ans pour faire entrer la première femme en son sein, alors que l’Académie Morlock n’a mis qu’un an...

Gérard Courant : Dans l’Académie, il y a aussi Jean–Pierre Mocky, Luc Moullet, Roland Lethem, son président d’honneur, Alain Marchand, de la Cinémathèque française et quelques autres. Il faut savoir que chaque membre est nommé à vie et qu’il est impossible de démissionner. À un moment donné, Dominique Noguez aurait voulu démissionner, mais il n’en a pas eu l’autorisation. Notre modèle est l’Académie française. Quand on y entre, on ne peut pas démissionner, même si Julien Green, qui l’a quittée, est l’exception qui confirme la règle. Et bien, l’Académie Morlock, c’est la même chose. Mais chez nous, il n’y a pas d’exception : un Morlock l’est à vie !

Joseph Morder : Le 15 décembre 1980 fut un moment extraordinaire. C’était deux jours après notre rencontre avec Abel Gance. Nous avons fait une grande fête au Club Pernod sur les Champs–Élysées où nous avons annoncé la création de l’Académie Morlock et la remise du Grand Prix Morlock à Abel Gance, qu’on venait de lui remettre en main propre, chez lui. Et tout Paris était là, il y avait 200 personnes triées sur le volet...

Gérard Courant : ...Dont Robert Chazal de France Soir... Nous avions contacté le directeur du Club Pernod, Monsieur Yves Lehman, pour lui demander d’organiser chez lui la remise d’un Prix et la création d’une Académie de Cinéma. Il avait accepté notre proposition sans se douter du canular. La soirée avait commencé normalement. Les gens buvaient beaucoup et quand tout le monde fut plus ou moins soul, Joseph et moi fîmes chacun un discours Morlock, très pataphysique... C’est à ce moment–là, au bout de deux heures, que Monsieur Lehman s’aperçut soudain que l’Académie Morlock n’était pas du tout ce qu’il croyait. Il imaginait recevoir les membres d’une académie très respectable, avec de vieux croûtons et des habits verts. C’était tout le contraire. Nous avions des jeans, des cheveux longs, des caméras. Joseph a d’abord fait un discours. Puis ce fut mon tour. Dans le mien, j’insultais chaque membre de l’Académie... Je me souviendrai toujours du visage de Monsieur Lehman qui se décomposait à mesure que j’avançais dans la lecture de mon discours... Son visage prenait toutes les couleurs de l’arc–en–ciel. Il ne comprenait rien de ce qui se passait et il était totalement dépassé par les événements... Ça jeta un petit froid dans la soirée, mais il s’évapora rapidement grâce à l’absorption massive de boisson anisée. Le point d’orgue fut l’arrivée de Jean–Pierre Mocky vers la fin de notre réunion qui détendit définitivement l’atmosphère...

LES BARBOUZES

Joseph Morder : C’est très curieux. Apparemment, tous les dix ans, il y a une sorte de renouvellement de génération. Il y a eu, à la fin des années 1970, l’arrivée d’une nouvelle génération et au début des années 1990, une autre encore qui est pratiquement née avec les Morlocks et qui a décidé de devenir les ennemis des Morlocks. Ils se sont appelés les Barbouzes. J’ai eu l’insigne honneur, l’année dernière, à la Cinémathèque française, d’être entarté par un des Barbouzes qui en a profité pour me déclarer la guerre. Depuis, nous sommes des ennemis très aimants.

Gérard Courant : Dans l’Académie Morlock, il y a le fameux Noël Godin, le célèbre lanceur de tarte à la crème...

Joseph Morder : Oui, ils ne pouvaient que s’inspirer de cela car lorsque je leur ai demandé : « Pourquoi avez–vous fait cela ? », ils m’ont répondu qu’ils avaient été mes étudiants : « Tu nous as dit de nous révolter, alors, nous nous révoltons et nous te déclarons la guerre ». Donc, en sachant qu’il y avait un entarteur parmi les Morlocks, ils ont entarté à leur tour. Mais dans un esprit différent de celui de Noël Godin.

LES MORLOCKS DÉCERNENT DES PRIX...

Gérard Courant : Depuis 1973, à l’occasion notamment de festivals de cinéma, les Morlocks remettent des prix à des films, à des acteurs, mais aussi à des projectionnistes, voire même à un jury d’un festival de cinéma comme cela s’était passé à Belfort, en 1979. Transoctovision, un laboratoire de gonflage de Super 8 mm en 35 mm a reçu le prix du laboratoire le plus gonflé. Une trentaine de prix Morlocks ont déjà été décernés...Depuis peu, il existe des Grands Prix Morlocks... mais je laisse la parole à Joseph Morder qui en est l’instigateur.

Joseph Morder : Depuis 1991, les Morlocks ont décidé qu’ils avaient un pays et une capitale. Le pays, c’est la Morlockie et la capitale, c’est Romorantin, une ville qui se situe au centre de la France. Chaque année, devant la gare de Romorantin, nous décernons un Grand Prix Morlock, soit à un groupe, soit à un individu qui, pour l’ensemble de son oeuvre, a marqué de son coup de patte l’esprit Morlock. Les premiers à avoir obtenu ce Grand Prix sont le groupe Bande à part de Châteauroux en 1991, Philippe Leclert en 1992, Dominique Païni et la Cinémathèque française en 1993, les Barbouzes en 1994 et Jaques Dutoit le recevra en 1995.
Le premier Grand Prix avait été décerné à Abel Gance le 13 décembre 1980. Nous sommes allés lui remettre ce prix chez lui et nous lui avons offert un pot d’azalées. C’est sa voisine, Madame Salacrou, qui nous accueillit gentiment.

Gérard Courant : Une femme pulpeuse, extraordinaire... Elle avait un soutien–gorge fabuleux...

Joseph Morder : Abel Gance se réfugiait constamment en son sein, sa poitrine opulente... et Abel Gance, c’était Voltaire. Il avait un bonnet... Il avait 91 ans... Il nous disait : « Vous avez des pépettes ? Vous avez des pépettes ? » Nous étions complètement impressionnés qu’il nous demande des pépettes. Nous avons eu une grande conversation que nous n’avons pas filmée. Nous avons été respectueux et c’est vraiment un souvenir mémorable. Après cette rencontre, j’ai fait une chose que je n’avais jamais faite dans mon Journal filmé : j’ai reconstitué une scène. J’ai fait comme Méliès. Je jouais le rôle d’Abel Gance. J’étais tellement imprégné, que j’étais devenu Abel Gance et il fallait exorciser cette situation. Et la seule solution, c’était de rejouer la scène. Toi, tu étais celui qui lui remettait le prix et Anne Vorms était Madame Salacrou...

Gérard Courant : Sais–tu qu’Anne est mariée et qu’elle attend un enfant ?

Joseph Morder : Oui, oui, je le sais. Anne Vorms était ma copine à l’époque. Elle a joué la voisine opulente. J’ai donc eu aucun mal pour me réfugier dans ses bras.

LES RITUELS MORLOCKS

Gérard Courant : Je ne veux pas en parler car je suis contre les célébrations du Grand Prix Morlock et je ne participe pas à cette cérémonie–là.

Joseph Morder : Je suis désolé de ne pas pouvoir vous narrer la cérémonie Morlock puisque c’est une cérémonie secrète. Seuls les gens qui y assistent en ont connaissance et ils doivent prêter serment de ne pas la révéler. Alors, vous comprendrez bien que je ne peux rien vous dire... sinon, il n’y a plus de cérémonie Morlock. Il faudra venir à la prochaine... Elle aura lieu à la gare de Romorantin, un dimanche, à midi... aux alentours du mois de septembre. Pour la remise du Grand Prix, chaque Morlock doit avoir au moins un élément, un habit de la couleur de l’année. Cette année, c’était le violet, La première année c’était le rose, la deuxième c’était le jaune. L’année prochaine, ça sera le noir... et il y aura une autre cérémonie dont la couleur sera le blanc. L’année prochaine, pour le centenaire du cinéma, la couleur sera le noir et blanc.

Gérard Courant : Il y a un problème, pour la cérémonie de l’année prochaine car j’ai acheté spécialement un anorak noir. Si ça se passe en septembre, ça va être très dur à supporter.
On l’aura compris, être Morlock, c’est avant tout avoir un regard dilaté sur notre prochain, une attitude sérieusement rebelle et un état d’esprit qui peut aller jusqu’à la transpiration !

 


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