G.G. A–T–IL INFLUENCÉ GÉGÉ ?

Le Cinéma selon Godard, Cinémaction n° 52, juillet 1989.

G.G. (Grandiose Godard) a été pendant presque dix ans (1959–1967) le cinéaste le plus important, le plus inventif, le plus courageux et le plus talentueux d’un « cinéma d’auteur », ce qui, soit dit en passant, par cette appellation, réduit terriblement son oeuvre et la minimise d’autant plus.

Car G.G. (Gars Godard), c’est qui ? C’est quoi ?

Bien sûr, G.G. (Guérillero Godard), c’est le Cinéma.

(Après 1968, G.G. est devenu un cinéaste comme les autres pendant que le septième art devenait, lui, un art comme les autres).

En vérité, il n’y a pas de « cinéma d’auteur » et de « cinéma commercial ». Cette distinction est grotesque. Elle a été créée uniquement pour arranger quelques porteurs d’oeillères et quelques critiques de cinéma en mal de classification. Jacques Tati est–il un auteur ou un cinéaste commercial ? Et Federico Fellini ? John Ford ? Pier Paolo Pasolini ? Ingmar Bergman ? Luis Buñuel ? etc. Ce n’est pas la peine de répondre. Cette démarcation est désuète. Totalement. Et pourtant, sur son autel, fut enterrée plus d’une carrière cinématographique et anéantie plus d’un espoir de jeune ou de futur cinéaste.

En réalité, il n’y a que des films et ceux qui les font.

Que certains cinéastes ne puissent pas attendre pour commencer à tourner et soient prêts à filmer avec peu de moyens et par tous les moyens, qu’est–ce que ça prouve ? Qu’est–ce que ça veut dire ? Ces cinéastes sont–ils naïfs ? Inorganisés, inconscients, suicidaires, égarés sur la carte du cinéma ? Dans son inexorabilité, le Temps est en train de leur répondre, de manière terrible : oui.

Et G.G. (Généreux Godard) dans tout ça ? Que nous a apporté G.G., à nous, (anciens) jeunes cinéastes ? Une envie folle de faire–du–cinéma. La passion du cinéma. On est tous d’accord. Jouer, comme l’a toujours fait Hitchcock, avec le public... Et inventer de nouvelles règles sur lesquelles viendra buter toute une génération de cinéastes qui n’avait pas le centième du talent du Maître. Une génération perdue, désarmée face aux lois et aux contingences du marché... au moment où, avec ses films de plus en plus fades et de plus en plus sophistiqués, de plus en plus conformistes et de plus en plus « normaux », il s’intégrait dans un créneau culturel où le produit–Godard se vend très bien, comme n’importe quel autre produit. (Souvenons–nous, en comparaison du désastre des Carabiniers, chef d’oeuvre aux 2800 entrées parisiennes).

Que sont devenues les batailles d’Hernani... pardon de G.G. (Guerrier Godard) d’antan ?

En fait, il y a deux G.G. (Gentil Godard) : celui d’avant 1968, les années Karina (dixit Alain Bergala) et celui d’après qui parodie le précédent. Il ne faut pas se tromper de G.G. (Gag Godard). Un modèle peut en cacher un autre. Plus d’un fidèle s’y est cassé les dents (de pellicule).

Quelle a été l’influence de G.G. (Grand Godard) sur l’élève Gégé ? Comment se remettre dans l’ambiance des années 60 (les balbutiements cinéphiliques de Gégé) ? C’est si loin... Une autre époque... Un autre monde et un autre cinéma. Période d’insouciance et de prospérité économique. Tout était possible... les petits maîtres pullulaient. On a jamais autant produit de navets de toute l’histoire du cinéma. À côté, les années 1950, vomies par la Nouvelle vague, semblent florissantes !

Est–ce que G.G. (Grand Guide) a été décisif dans la passion de Gégé pour le cinéma ? Pas plus (et pas moins) que Auguste et Louis Lumière, Fritz Lang, Satyajit Ray, Jacques Tati, Federico Fellini, Howard Hawks, Buster Keaton, Andy Warhol, Harry Langdon, Michelangelo Antonioni, Charlie Chaplin, Marilyn Monroe, Josef von Sternberg, Roberto Rossellini...

Cet éclectisme a peut–être sauvé Gégé. Car combien d’apprentis cinéastes ne jurèrent que par G.G., en la circonstance le Grand Guignol ? Malheureux sujets qui sont prêts à singer, coûte que coûte, toutes les manies de leur timonier et à vendre leur âme au diable... Vous ne connaissez pas le diable Godard ?

G.G. (Géant Godard) est un Maître... mais pas un maître de cinéma. La pédagogie godardienne n’est qu’une auto–adoration de ses propres tics et de ses propres manies. Les élèves studieux et bornés qui recopient scrupuleusement leur leçon sont immanquablement répudiés et excommuniés.

G.G. (Gourou Godard), c’est comme Dieu. Il faut y croire mais ne jamais suivre ses commandements à la lettre.

Ceux l’ont oublié ont été punis, crucifiés et, même parfois, rayés de la carte du cinéma.

Quand un critique de cinéma écrit : « C’est du Godard » ou « C’est influencé par Godard », je tremble pour l’avenir de ce cinéaste. Car l’expérience m’a révélé que celui–ci est condamné, à plus ou moins brève échéance, à n’être qu’un sous–produit, voire un parasite de G.G. (Général Godard) ou à disparaître.

Attention : certains s’en sont sortis. Tel Bernardo Bertolucci qui de godardien convaincu (Partner) est passé à un communisme stalinien en règle (1900) puis à un néo–hollywoodisme pâteux (Le Dernier empereur) pour se débarasser des griffes de G.G. (Grand Godard). Mais à quel prix !

Gérard Courant, dit Gégé

 


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