JEAN GENET ET LE CINÉMA.

Cinéma 86, n° 351, 23 avril 1986.

Jean Genet et le cinéma, ce fut comme une histoire d’amour impossible. Pourtant, tout avait commencé par un coup de foudre. En 1950, grâce au soutien financier d’Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque Française, Jean Genet, écrivain, poète et auteur dramatique, pas encore mythifié par Jean–Paul Sartre et par une intelligentsia avide de dieux littéraires, réalise un film hors–norme, hors–tout : Un chant d’amour. Trente minutes sublimes dans lesquelles Genet fait passer toute sa fantasmatique homosexuelle vue de l’intérieur de la cellule d’une prison. Chef d’oeuvre. Jugé scandaleux, le film fut interdit, et paraît–il détruit, par la censure. On ne sait comment une copie refait surface, quelques années plus tard, aux États–Unis et Jonas Mekas, papa de l’Underground new yorkais, le montre à nouveau, il y a près de trente ans. Nouveau scandale. On dit même que Mekas, à la suite de cette projection, fit un petit séjour en prison ! Vérité ou mensonge ? Peu importe, on sait depuis la nuit des temps que le mythe et la légende sont toujours plus forts que la réalité. Et aller en prison pour montrer des images, surtout si elles sont interdites, ça a de la gueule, dans une biographie, non ? Depuis, toutes les bonnes cinémathèques et les coopératives de cinéma indépendant en possèdent et en conservent amoureusement une copie. Ce film–pirate (au vrai sens du terme car il n’a pas de visa de censure) est montré au coup par coup, dans des festivals, dans des projections semi–clandestines. À chaque fois — c’est unique : je ne connais pas d’autre exemple dans le cinéma — on refuse du monde.

Comment après une telle réussite, Genet pouvait–il s’y prendre pour faire autre chose ? Pourtant, il a essayé. Sans succès. En 1955, un projet sur le bagne avorte. Ces dernières années, Jean Genet s’était remis à la tâche. En 1977, il est prêt à tourner La Nuit venue. Ça tombe mal. C’est l’époque où l’auteur de Notre–Dame des fleurs s’engage, littérairement, auprès de la Bande à Baader. La commission d’avance sur recettes n’aime pas ça. Et le film ne se fera pas. Rideau. De Jean Genet, cinéaste, il n’y aura eu qu’Un chant d’amour. Tant pis... et tant mieux. Genet ne pouvait pas se contenter de demi–mesures. S’il touchait au cinéma, c’était pour atteindre à la perfection.

Toutefois, plusieurs cinéastes ont adapté Genet. L’Américain Joseph Strick, spécialiste des adaptations littéraires (Joyce, Miller, Durrell) filme Le Balcon en 1963. Le Britannique Tony Richardson, un des fondateurs du Free Cinema, tourne Mademoiselle, d’après un scénario de Genet, avec Jeanne Moreau. C’était en 1966. Christopher Miles, autre cinéaste anglais, transpose Les Bonnes en 1976 avec Glenda Jackson et Susannah York. Moyen. Le grand Fassbinder adapte Querelle de Brest en 1982 : c’est Querelle et c’est le dernier film de l’auteur du Mariage de Maria Braun. Il meurt à la fin du montage ! Un succès commercial. Mais Querelle n’est pas de la meilleure cuvée fassbindérienne. Un peu lourdaud et trop baroque pour être crédible. Fassbinder, première manière (Ali, Le Droit du plus fort) en aurait sans aucun doute tiré un meilleur parti. Dommage.

Comme quoi Cinéma et Littérature n’en finissent pas de se regarder en chiens de faïence. Heureusement, il reste Saint Genet, martyr et poète, un portrait signé Guy Gilles, filmé en 1980, à l ’occasion de la première émission de la série de télévision Témoins. Frustrant tout de même quand on connaît la grandeur littéraire, poétique et « dramaturgique » de Jean Genet.

À la manière d’un Charles Laughton (La Nuit du chasseur) ou d’un André Malraux (L’Espoir), mais aussi d’une Barbara Loden (Wanda), d’un Peter Lorre (L’Homme perdu), d’un Dalton Trumbo (Johnny s’en va–t–en guerre) ou d’un Marlon Brando (La Vengeance aux deux visages) Jean Genet n’aura été le réalisateur que d’un seul film. Mais quel film !

 


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