YOUSSEF CHAHINE, CINÉMATON N°133.

In Youssef Chahine, l’Alexandrin de Christian Bosséno, CinémAction, n° 33, 1985

C’est à Vitrolles, près de Marseille, dans le domaine de Font Blanche, où s’étend le Centre Méditerranéen de Création Cinématographique, créé par René Allio, que je réalisais, le 30 mai 1981, le portrait filmé du grand Youssef Chahine dans le cadre de mon anthologie Cinématon. La présence en ces lieux du réalisateur de Gare centrale pourrait, à première vue, paraître surprenante, mais il était un des invités du CMCC, qui organisait un colloque sur le cinéma égyptien. (Je voudrais préciser que j’avais déjà rencontré Youssef Chahine, quelques années plus tôt, à Berlin, mais je n’avais pas osé, par excès de timidité, lui demander de se prêter au jeu du Cinématon).

Vitrolles était un lieu idéal pour Cinématoner. L’espace était reposant et l’emploi du temps, proposé aux participants du colloque, peu chargé. Tout se prêtait à ce que les personnalités présentes soient impressionnées sur ma pellicule. En effet, pendant ces deux jours, je filmais, coup sur coup, Youssef Chahine, Mouloud Mimoun, Christian Bosséno, Salah Abou Seif, Monique Nizard–Florack, Pascal Bonitzer, René Allio, Mireille Amiel et Gaston Haustrate. Du Cinématon n° 133 au Cinématon n° 141. (À chaque personne filmée correspond un numéro d’ordre chronologique de tournage qu’il est impossible, ensuite, de changer. Youssef Chahine est le Cinématon n° 133. Pour l’éternité !)

Quelques mois avant cette réunion, Youssef Chahine avait dû subir une grave opération du coeur. À Vitrolles, je l’avais trouvé un peu fatigué (mais, peut–être, n’était–ce dû qu’au voyage ?) Pourtant, il accepta ma proposition de le filmer avec le sourire. Le docteur Gérard Tallet, praticien à Marseille, cinéphile et admirateur de Cinématon qui m’assistait, lui avait administré un tranquillisant. (Depuis cette date, le docteur n’est plus médecin : il est devenu cinéaste et a réalisé un film, tourné à Marseille, intitulé Impressions d’ici et d’ailleurs).

Après que Youssef Chahine eût choisi de s’asseoir face au soleil, le tournage débuta et se déroula, devant quelques rares spectateurs privilégiés qui, impassibles, regardaient le cinéaste dans un silence impressionnant. On entendait, seulement et distinctement, le bruit du moteur de la caméra. De ce portrait, il se dégage une tension et une force extraordinaires. J’ai rarement ressenti une telle impression. Peut–être avec Manoël de Oliveira et Philippe Garrel, voire à la fin du portrait de Jean–Luc Godard. Dans ce visage doré par le soleil, j’ai deviné, en un éclair de seconde, une vie, une carrière, un combat, une passion du cinéma, compressés en trois minutes et demie. Et pourtant, Youssef Chahine n’a rien fait d’autre que de rester stoïque, face à la caméra, comme un moine bouddhiste, mais, dans chaque respiration, dans chaque mimique, dans chaque regard, dans le mouvement imperceptible d’un clignement d’oeil, il apparaît des brins de vie qui font plaisir de voir éclore sur un écran.

À ma connaissance, Youssef Chahine n’a jamais vu son portrait et j’ignore ce qu’il en penserait s’il le découvrait. L’important est que ce portrait corresponde à sa vérité intérieure. Tout le reste n’est que discours et manière de masquer sa propre vérité. Cette adéquation, chez Youssef Chahine, entre son Cinématon, sa vie et son oeuvre, mêlée de courage et de force, est particulièrement réussie.

 


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