LE DÉJEUNER DU MATIN de PATRICK BOKANOWSKY.

Cinéma 79, n° 247/248, juillet/août 1979.

Le Déjeuner du matin a la force des oeuvres inimitables qui résistent aux cataclysmes les plus foudroyants.

On pourrait penser à voir ce film ou La Femme qui se poudre, son oeuvre précédente, que Bokanowski tient par-dessus tout à l’image, à sa beauté et à ce qu’elle peut bien signifier (rêve, cauchemar, errance). Foutaise : sa méthode, basée sur une technique irréprochable (travail exigeant d’animation aux images refilmées à des vitesses variables à la truca, surimpressions enivrantes), lui permet d’atteindre ce fond de la pensée qu’on acquiert lorsque le réel se fait rêve et lorsque le rêve devient réel.

Les personnages, hantés par une peur tenace, fracassent les barrières du cadre de l’écran et, au terme de « voyages » éclairs à travers le temps et l’espace, s’agitent comme des êtres électrocutés par quelques pointes de réel (objets, rencontres). La narration, ou ce qui peut bien en rester après cette brisure fulgurante insufflée par des changements soudains de rythme que Bokanowski, maître d’oeuvre, modifie, sadiquement, à loisir, n’est qu’une partie d’échecs royale que le cinéaste, sûr d’en maîtriser tous ses effets, déroule en des contrées inconnues. Bien sûr, on peut reconnaître, ça et là, malgré ce brouillage – ou plutôt malgré une concentration et une surenchère de l’image – des régions qui nous sont familières.

Cette recherche du cinéma, qui trouve ses sources dans la préhistoire de la poésie cinématographique (Méliès), exprime une profonde concupiscence à faire du cinéma un art total, un art au-dessus de tout, un art où l’on peut se laisser bercer, attendre que l’aiguillon du plaisir s’enfonce délicieusement dans le corps du spectateur. Que le temps de la projection, vieux rêve surréaliste, puisse être non pas le temps de l’évasion mais plutôt celui de la rêverie. Et que le spectateur, le contraire d’un sujet malléable à merci, ait le pouvoir, à la manière de Buster Keaton se fondant dans l’image et les actions du film (Sherlock junior), d’entrer et de sortir de l’écran, d’être partie prenante du spectacle ou encore, quitte à brusquer les règles sacro-saintes de la projection, à devenir le temps du film, sujet de l’objet-film « magicisé ».

Patrick Bokanowski hasarde autant de jeux d’apparences qui émeuvent, coupent le souffle de l’admirateur le plus inconditionnel, mais qui dégoulinent des yeux à qui veut s’en emparer comme ses choses.

Dans ce jaillissement qui terrasse le laisser-aller (des jeux de vitesse, des effets perceptifs audiovisuels, la plastique de l’oeuvre) – et ce laisser-aller irrite –, il y a la folle résolution de traduire un certain état de la pensée, des rêves démoniaques qui agitent l’être au plus profond de lui-même, d’exprimer les déchirements passionnés de la vie, c’est-à-dire de transmettre un état de folie aussi foudroyant que possible. Cet état n’est jamais trafiqué par quelques effets de toc, ni poussé par des visées obscures. Il est capté dans la « texture » même du film, dans ses recoins les plus secrets.

Gérard Courant.

 


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