ENTRETIEN avec RAOUL RUIZ.

Générique, n° 19, 28 octobre 1983.

Le cinéaste chilien Raoul Ruiz, exilé à Paris depuis février 1974 à la suite du coup d’état de qui vous savez, est un cas à part dans le paysage du cinéma français. Alors que la plupart de ses collègues se plaignent de ne pas pouvoir tourner assez, lui n’arrête pas d’enchaîner film sur film (longs métrages, courts métrages, vidéos, films de télévision, films de commande, fictions, documentaires) à tel point qu’il devient de plus en plus hasardeux de s’exercer à établir une filmographie de l’auteur de l’inoubliable L’Hypothèse du tableau volé tant ses films sont nombreux et hétéroclites (et surtout bourrés de talent).

De mars 1983 (c’est à partir de mars que débute l’année ruizienne !) à mars 1984, ce n’est pas moins de sept longs métrages et autant de courts et moyens qu’aura réalisés Raoul Ruiz. Un record !

Il faut remonter à une trentaine d’années (à l’époque, faste, de la série B américaine) et plus encore à l’âge du Muet pour trouver une oeuvre aussi prolifique tout en étant aussi brillante, diversifiée et fascinante.

Même Fassbinder (auteur de sept longs métrages en 1970 – mais sans courts métrages !) est battu !

Mais tout cela ne serait qu’épiphénomène si on oubliait de dire qu’à chaque fois, devant la caméra de Ruiz, le cinéma est réinventé. On mentirait si on omettait de signaler que, non seulement tout film de Ruiz procure un plaisir inouï et jubilatoire, mais qu’il est une avancée (une échappée) vers des sommets rarement visités par le cinéma.

Résultat : prix (récemment Les Trois couronnes du matelot a reçu le prix Perspectives du Cinéma Français à Cannes), récompenses, rétrospectives, hommages, pleuvent, depuis quelques mois, sur le territoire ruizien.

Et ce n’est pas fini !

Entre deux tournages et une rétrospective à Madrid, nous avons rencontré Raoul Ruiz.

Gérard Courant : Comment produisez-vous vos films ?

Raoul Ruiz : Je voudrais déjà dire que je tourne continuellement. Mais il ne faut pas croire qu’il existe une recette miracle pour produire des films. Chaque film se fait au coup par coup. Pour chaque production, il existe une formule différente.

J’ai l’avantage de tourner très vite et d’accepter toutes sortes de sujets. Je suis prêt à travailler avec n’importe quel budget.

En général, je pars avec un « petit » producteur (comme Paolo Branco) et j’y ajoute une production TV. J’essaie dans la mesure du possible d’éviter de m’occuper de la production pour ne me concentrer que sur la réalisation de mon film.

Mais la réalité des faits est bien souvent différente. Il arrive qu’un film parte d’une commande. Je l’accepte toujours à condition d’avoir une liberté totale, que je puisse laisser place à mes préoccupations cinématographiques.

Il est important également d’éviter l’interférence entre plusieurs partenaires comment cela s’est produit avec Le Territoire. L’un voulait pousser le film vers un cinéma plus commercial, l’autre vers un cinéma plutôt d’avant-garde. Je trouve que cela a nui au film.

Parfois, c’est le cas des Trois couronnes du matelot, il y a une commande (Antenne 2 avait commandé un film fantastique à l’INA) qui prolifère. On m’avait donné une aide pour écrire le scénario et tout s’est précipité. Nous avons préparé le film en quelques jours.

Ou encore, avec Point de fuite, j’ai fait un film de pure envie. Quand j’ai fini un film et que je m’aperçois que j’ai trop poussé du côté de l’imaginaire, alors, souvent, je fais ensuite un film plus réaliste et vice-versa.

J’ai maintenant la réputation de quelqu’un qui accepte toute forme de commande. Si on s’enferme dans la fiction classique, il est très difficile de s’en sortir. Avec la commande, on peut créer de la fiction à partir d’éléments purement documentaires. Il y a d’énormes possibilités. Il n’y a pas de choses méprisables. Et puis, on n’a pas l’angoisse de sortir le film. On peut tourner sereinement. C’est important. Il faut combiner l’équilibre entre l’argent et la fiction et la fiction que l’on doit faire.

Gérard Courant : Pour quelles raisons vous ne vous êtes jamais présenté à l’Avance sur recettes ?

Raoul Ruiz : L’Avance est un piège. L’une des règles fondamentales pour faire un film est de savoir où est l’argent. Avec l’Avance, l’argent coûte plus cher que ce que l’on reçoit (NDRL : l’Avance doit représenter, au minimum, un tiers du budget du film). C’est un cercle infernal car il faut trouver des partenaires sans être sûr de tourner. Le film devient plus cher. Les techniciens et les acteurs sont plus chers. L’Avance bénéficie surtout aux producteurs et à leurs maisons de production pour leurs frais généraux. Il faut un an pour monter un film et un an pour le faire. Total : en deux ans, j’ai oublié le film que je devais faire. On est contraint de jouer sur le sensationnel. On ne peut pas prendre le risque de changer de style à chaque film comme je le fais souvent.

Cela dit, Pierre Braunberger va proposer un de mes scénarios à l’Avance. C’est lui qui s’occupera de tout.

Gérard Courant : Quels sont vos films qui sont distribués commercialement en France ?

Raoul Ruiz : Il faut préciser que la plupart de mes films ont un système de production qui part d’une aide de la télévision ou qui est financé entièrement par la télévision. Par conséquent, ils sont programmés à la télévision, mais comme ils sont en même temps des films de cinéma puisque les revues de cinéma, les cinémathèques et les festivals s’y intéressent, certains sortent en salle. Dialogues d’exilés, L’Hypothèse du tableau volé, Le Territoire et Les Trois couronnes du matelot font partie de cette catégorie. Pour les autres films, les salles peuvent demander une dérogation pour les projeter. C’est ce qui se passe souvent quand on fait des rétrospectives de mes films.

Gérard Courant : Que pensez-vous de la distribution commerciale de vos films ?

Raoul Ruiz : J’avoue que je ne connais pas assez le fonctionnement de la distribution en France pour pouvoir vous répondre correctement. Comme je suis toujours en tournage, je n’ai pas le temps de m’intéresser sérieusement à cet aspect du cinéma.

Gérard Courant : Pouvez-vous nous parler de la diffusion de vos films à la télévision ?

Raoul Ruiz : En général, ce sont des films de commande dans lesquels j’introduis mes propres préoccupations. Ils ont tous été diffusés sans créer de scandale. Je joue sur l’ambiguïté du style. Quand on voit cinq minutes de l’un de mes films, ça va. Ce n’est qu’après que ça change. Il n’y a pas de provocation au premier niveau. C’est plus une question de langage.

En général, les responsables sont satisfaits et même très contents car ce sont des films qui sont régulièrement demandés dans les festivals et les critiques en parlent.

Gérard Courant : Est-ce que tous vos films ont été diffusés à l’antenne ? Y en a-t-ils qui ont été refusés ?

Raoul Ruiz : Je pense qu’ils sont tous passés à l’antenne. Même si, parfois, j’ai dû attendre un peu comme pour Des grands événements et des gens ordinaires qui est un long métrage réalisé à l’occasion des élections législatives de 1978. Il sera diffusé prochainement. Les autres sont diffusés dans des délais très courts. N’oublions pas que j’accepte de tourner dans des délais très serrés, ce que beaucoup de cinéastes n’accepteraient pas. De la commande à la diffusion à la télévision, il peut se passer parfois seulement quelques jours.

Gérard Courant : Que pensez-vous du cinéma français ?

Raoul Ruiz : Cette année, j’ai remarqué du changement. Avant, c’était ambigu car il y avait une volonté désespérée de s’adapter à la NQF (Nouvelle Qualité Française) ce qui produisait des films bâtards. Des gens comme Brisseau, Isserman ou Lam Lê ont essayé de faire un cinéma qui travaille le cinéma de l’intérieur.

Gérard Courant : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma français ?

Raoul Ruiz : Il ne faut pas oublier qu’à l’époque de la Nouvelle Vague, quand j’étais au Chili, les films français qu’on voyait, c’étaient À bout de souffle ou Hiroshima mon amour alors qu’aujourd’hui, ce sont des films de la NQF. Ça, c’est grave. Le cinéma français a voulu jouer la carte du cinéma commercial. Ce fut une erreur. Godard est beaucoup plus universel que... disons Granier-Defferre. Il y avait souvent 500 ou 600 personnes dans les centres culturels pour voir les films de la Nouvelle Vague. C’était aussi important qu’une première à l’opéra. Cela avait des répercussions sociales considérables. Maintenant, c’est le cinéma allemand qui a pris le relais. Cette image de marque du cinéma français a complètement disparu.

Gérard Courant : Pourriez-vous nous parler de votre emploi du temps depuis le début de l’année ?

Raoul Ruiz : Mon année débute en mars. À partir du 15 mars, j’ai préparé une maquette vidéo d’une heure pour mon projet Voyage autour de ma chambre qui est un long métrage avec des effets spéciaux.

Fin mars, j’ai tourné la première partie de Bérénice. Je tenais à le tourner en deux fois car je ne connaissais pas assez Racine.

En avril, j’ai fait 4 jours de tournage de La Ville des pirates au Portugal. Je tournais 14 heures par jour ce qui équivaut à deux semaines de tournage en France. Au Portugal, on a la possibilité de tourner autant et les gens sont payés en heures supplémentaires.

De retour en France, j’ai filmé la deuxième partie de Bérénice pour le montrer au festival d’Avignon.

En juillet, j’ai démarré le montage de deux films : La Ville des pirates et Point de fuite. À Avignon, pendant le festival (qui présentait une rétrospective de mes films), j’ai tourné la première partie de Présence réelle. Rentré à Paris, j’ai fini le montage de La Ville des pirates.

En août, j’étais de nouveau au Portugal pour tourner des séquences qui me manquaient pour Point de fuite. (J’ai créé un nouveau personnage).

En septembre, j’ai pris des vacances.

En octobre, je finis le tournage de Présence réelle. Et pendant tout ce temps, je tourne aussi des courts métrages pour gagner ma vie. Je tournerai deux longs métrages
à la fin de l’année : Le Double et L’Éternel mari et un troisième en janvier : La Parole suffit.

Propos recueillis par Gérard Courant.

 


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