ENTRETIEN AVEC MARIN KARMITZ.

Le Narraté libérateur, n° 2, février 1980.

Cinéaste-producteur-distributeur-exploitant, Marin Karmitz occupe une place à part et unique dans le cinéma français. Présent à tous les maillons de la chaîne, de la production à l’exploitation, Karmitz assimile son travail dans le cinéma à celui d’un éditeur en littérature. « Quand on est cinéaste, il est logique que l’on soit éditeur », annonce-t-il. À la manière d’un éditeur de romans, il possède une collection « premières oeuvres » (Marie-Claude Treilhou, Lionel Soukaz), une collection « documents » et « vie sociale » (Sanjinez, le film sur Sartre, celui sur Simone de Beauvoir), une collection « Livre de poche » (Padre Padrone), une collection « mémoire du cinéma » (Kurosawa), une collection « films étrangers » (Fassbinder, Wenders). D’où vient chez cet ancien gauchiste reconverti dans les affaires du cinéma, la volonté de contrôler toute la chaîne du cinéma ? Avant tout, c’est sa pratique de cinéaste qui l’a contraint, peu à peu, à étendre son activité. Dans les années 1960, il produit lui-même ses deux courts-métrages et son long-métrage 7 jours ailleurs. Mais ces films ont beaucoup de difficulté à sortir en salle puisque le cinéaste n’a aucun pouvoir à l’autre extrémité de la chaîne, la distribution-exploitation. C’est surtout, après mai 68, avec la réalisation de ses deux films « politiques », Camarades et Coup pour coup que Karmitz se convainc de créer une structure de distribution. En 1974, il fonde MK2 Diffusion et achète plusieurs salles de cinéma (les 14 Juillet) pour exploiter lui-même les films qu’il produit et distribue. « Quand on est éditeur, on est obligé d’avoir des kiosques », ajoute-t-il. Muni d’un instrument viable, il peut sortir des films politiquement très engagés qui, sans sa structure, qu’il ne veut en aucun cas galopante, resteraient dans leurs boîtes. « Dans très peu de temps, poursuit-il, nous aurons 13 salles. Cela suffit pour le type de films que nous sortons ».

C’est donc l’expérience de sa pratique de cinéaste et, en corollaire, une réflexion sur la distribution qui a définitivement persuadé Marin Karmitz de se lancer dans cette aventure ! Aujourd’hui, il a soixante films à son catalogue et malgré un ralentissement de son activité de producteur dont la reprise amorcée depuis un an lui permet notamment de co-produire le nouveau Godard, Sauve qui peut (la vie) et un arrêt momentané de son activité de cinéaste, Marin Karmitz est serein. Pour lui, le « trou » du cinéma français (1972-1980) correspond à une difficulté de représenter politiquement la réalité française. Il associe son silence de cinéaste à celui de Godard : « Nos expériences se croisent, je me suis lancé dans la distribution et Godard dans la production de vidéo. Comme Rivette, Eustache, Rozier ou Demy, nous avons dit beaucoup de choses. On a droit maintenant au silence ». Toutefois, il perçoit les symptômes d’un renouveau.

Marin Karmitz voit ce travail d’édition comme une sorte de tentative de maintenir à flots un moyen d’expression, de conserver un acquis en essayant de le renforcer. Homme d’affaires courageux, Marin Karmitz se considère comme un artisan face aux monopoles (U.G.C., Gaumont) et il pense, et son expérience réussie le prouve, que l’on peut aménager et contourner le système capitaliste en créant des îlots de lutte ou, comme le disait Godard à l’époque de La Chinoise, « Créer deux ou trois Vietnam au sein de l’immense empire Hollywood-Cinecitta-Mosfilms-Rinewood ».

Marin Karmitz se refuse à la voie facile et confortable de la marginalité. Il se bat dans le « système » pour imposer un cinéma dont les grands circuits, depuis peu, commencent à s’intéresser davantage, preuve que la politique d’édition de Marin Karmitz est la bonne.

Gérard Courant.

 


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