ENTRETIEN AVEC PIERRE QUEYREL.

La Petite quinzaine, n° 33, 18 mai 1978.

Faisons éclater la notion de genre.

VIe Rencontres Cinéma de Digne.

Depuis 1973, Pierre Queyrel poursuit, à Digne, l’une des aventures cinématographiques les plus passionnantes qui soient : mettre en présence, pendant cinq jours, des auteurs, que les professionnels du cinéma considèrent comme difficile d’accès, et leur public. Pendant ces cinq journées, Pierre Queyrel « se fait son cinéma ».

Cette année, près de trente longs métrages furent proposés au public. On a pu y voir l’intégralité (ou presque) des oeuvres d’Adolfo Arrietta, Jean-Claude Biette, Teo Hernández, Benoît Jacquot, Raoul Ruiz, Michael Snow ainsi que les films de Chantal Akerman, Jean Eustache, Marguerite Duras, Luc Moullet, Babette Mangolte, Pier Paolo Pasolini, Jacques Richard, Jacques Robiolles et une interview TV inédite de Jean-Luc Godard, réalisée en 1968.

Il existe, en France, plusieurs festivals consacrés au cinéma d’avant-garde comme Hyères, Thonon-les-Bains, La Rochelle ou Colmar. Mais les rencontres de Digne, c’est vraiment autre chose, c’est une autre ambiance, il n’y a pas de compétition. Des gens comme Marguerite Duras ou Raoul Ruiz tiennent par-dessus tout à ces rencontres et ne voudraient les manquer sous aucun prétexte. Comment vous a-t-il été possible de concevoir cette manifestation dans une région – pardonnez-moi cette remarque – si reculée de France ?

Dans les organismes de diffusion de la culture par le film, comme les fédérations de ciné-club, le cinéma de découverte, du présent est occulté, évacué au profit d’oeuvres dont la réception par le public est plus facile. C’est le danger de l’institution.

Comment s’est passé le passage à l’acte de créer ce « rassemblement » de films et de cinéastes ?

Il y a quelques années, j’ai eu un choc violent à un stage de programmation de la Fédération Française des Ciné-Clubs à Marly le Roi. La projection d’Eika Katappa de Werner Schroeter avait complètement vidé la salle. Pour moi, c’était le meilleur film que j’avais vu durant ce stage. C’est à partir de ce moment que l’idée d’une rencontre est née où de tels films auraient leur place.

Il faut quand même préciser que, depuis toujours, j’ai été attiré par des films modernes. Notre programmation du ciné-club à Digne détonnait par rapport au circuit ciné-club de la région Sud-Est où l’on se satisfaisait des classiques de l’art et essai (Bergman, Bunuel, Antonioni, Hawks, etc.), un point c’est tout.

C’était aussi, j’imagine, une occasion de montrer des films invisibles à Digne.

Et puis, les découvertes de Duras et de Godard m’ont poussé, aussi, m’ont encouragé à mettre sur pied des rencontres où ces auteurs pourraient découvrir leur public. On connaissait très bien le nom de Godard, mais je constatai bien vite que son travail était, en réalité, ignoré par le public. Les gens le connaissaient pour y venir voir ses films... et pour y repartir : affluence et « effluence ». Il était scandaleux que La Chinoise ou Week end – pourtant largement supportés par la publicité – aient un public qui passe à côté des films.

S’il était possible de voir certains films de Godard, ceux de Marguerite Duras étaient beaucoup plus difficiles à découvrir.

Quand on connaît Duras, aussi bien ses films que son personnage et sa personnalité, c’est une évidence encore plus grande. Elle était repoussée, dévaluée. Le public ne connaissait même pas ses films. Il restait derrière la porte.

Godard-Duras, c’est l’axe des rencontres de Digne.

Chaque année, depuis six ans, on se trouve devant un point fondamental dans le programme : Duras et Godard, où, autour, gravitent des cinéastes très proches de leurs préoccupations (comme Chantal Akerman, Philippe Garrel, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet).

On est loin des festivals fourre-tout, avec une compétition, un jury, des prix...

L’éclectisme et les festivals avec compétition me répugnent complètement. C’est un procédé bas qui relève du marketing. Le marketing est l’ennemi numéro un de la découverte et de ce cinéma. On a toujours voulu éliminer, à Digne, les notions comme celles de festival et de culture.

Ce qui nous intéresse, avant tout, c’est la relation entre le public, les réalisateurs, les différents moyens d’expression en rapport avec le cinéma. Il y a quelques années, Catherine Ribeiro est venue chanter et présenter Les Carabiniers (dont elle est l’une des protagonistes). Pareil pour le théâtre avec Daniel Mesguich, il y a deux ans, Marguerite Duras, l’année dernière et les photographies de Michael Snow, cette année, exposées dans l’enceinte de la Maison des Arts et des Loisirs.

Ces interférences sont essentielles parce qu’elles font éclater la notion de genre, de modèle conforme supposé attirer tel ou tel public.

Il n’y a pas de raison que certains disent : j’aime le cinéma, le théâtre ou la musique. Il faut aller au-delà.

Autre particularité des rencontres de Digne, c’est que tous les auteurs sont présents et qu’il leur est facile de rencontrer leur public.

Les auteurs sont toujours présents à Digne dans la mesure du possible. Il y a un point de vue central entre eux et les spectateurs. Les uns et les autres sont mis en jeu et en cause dans ces relations. Il en reste quelque chose aussi bien pour le public que pour la création. La preuve en est que ces choses ont suscité des désirs de découvrir, d’exprimer, de créer d’autres expressions aussi bien au niveau du théâtre qu’au niveau du cinéma.

Quand le film de Jean Genet (Un chant d’amour) a été présenté, il y a deux ans, certains spectateurs ont voulu mettre en scène des pièces de Genet. Un tel exemple a souvent été répété dans le passé.

Il existe des nouveaux rapports entre le travail des uns et la réception des autres. Ce que l’on vise à Digne, c’est un nouveau type de relation au niveau de la créativité et non pas une juxtaposition au niveau de la passivité.

Un danger peut toujours nous guetter : que Digne devienne une institution. Contre cela, notre seule règle est de rester en contact avec les gens qui parlent, qui agissent au présent comme Marguerite Duras ou comme Les Cahiers du cinéma.

Propos recueillis à Digne par Gérard Courant.

 


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