ENTRETIEN AVEC BRUNO DEGRANDCOURT.

La Petite quinzaine, n° 36, 7 juin 1978.

Ciné-Off à Cannes

Ciné-Off existe maintenant depuis trois ans. Cette année, près de quatre-vingt films y furent projetés. Ce simple constat le prouve : Ciné-Off comble un manque dans l’espace cinématographique cannois. Catherine Detolle et Bruno Degrandcourt, les deux organisateurs, ont projeté de midi à deux heures du matin des films d’intervention sociale, des films de recherche et des films expérimentaux dans un restaurant, le Speedway, situé dans un quartier populaire tout près du port de Cannes, le Suquet.

Nous avons rencontré Bruno Degrandcourt dans un bistrot à l’abri de l’effervescence du Festival.

Beaucoup de gens ne vous connaissent pas encore. Pourriez-vous me parler de votre itinéraire ?

Ma culture est complètement cinématographique. Quand j’étais étudiant à Paris, j’allais à la Cinémathèque et dans les salles du Quartier Latin.

Depuis quelques années, je m’occupe d’animation culturelle à Cannes. J’organise des concerts et je fais venir des troupes de théâtre.

Ciné-Off répond à un manque des autres sections du festival où il est difficile de voir un certain cinéma d’avant-garde.

Avant Ciné-Off, il n’y avait aucune structure pour montrer certains films. D’où l’intérêt d’avoir créé notre manifestation car la demande est réelle et importante.

Nous ne voulons pas de sélection. Les films projetés sont ceux que nous proposent les cinéastes qui sont venus à Cannes avec leur bobine sous le bras. De plus, nous n’avons pas d’idéologie politique qui impose tel ou tel type de film.

N’avez-vous pas peur d’être dépassé par les événements ?

C’est vrai que, depuis cette année, on ne maîtrise plus trop bien notre manifestation. Elle s’emballe. On ne peut plus l’arrêter. Il y a trop de films et trop de demandes des cinéastes pour les projeter. En fait, on est piégés par notre dynamique !

Que faire ?

Il faudrait que l’idée soit reprise peut-être par d’autres qui n’agissent pas en concurrence mais plutôt en complémentarité avec nous.

Comment avez-vous financé Ciné-Off ?

Nous avons recherché des subventions. Mais toutes les réponses furent négatives. À chaque fois, on nous disait que notre secteur n’existait pas !

Par manque de moyens financiers, on ne peut pas se consacrer toute l’année à la préparation de Ciné-Off. Nous sommes limités par le matériel et par le personnel.

Je dois travailler le restant de l’année et, sans subvention, on ne trouvera pas de gens aussi fous que nous pour continuer.

Regardez Alain Penso, il arrive à faire son festival, la Colombe d’or, seul et sans subvention...

En effet, c’est quelqu’un qui a un rêve et qui va jusqu’au bout de sa folie pour le concrétiser. Chapeau !

Je voudrais aborder un sujet brûlant : c’est la question de la sélection.Pensez-vous continuer à tout prendre ou à faire une sélection des films que l’on vous propose ?

Pour l’instant, il n’y a pas de sélection. Peut-être que l’année prochaine le problème se posera et qu’il faudra faire un choix des films que l’on montrera mais à la condition d’avoir les moyens matériels de le faire.

Comme cette année à Belfort où le festival a pis la décision de faire une sélection...

...Il y a toujours le risque que l’on nous prenne pour une poubelle ! J’avoue que c’est tout de même un risque limité puisque les gens connaissent maintenant notre travail.

La sélection se passe dans un autre sens. Certaines personnes trouvent notre éthique trop marginale, d’autres pas assez rentable. C’est déjà un gros nettoyage qui écarte beaucoup de monde.

Que pensez-vous faire ?

Ce qui nous intéresse, avant tout, c’est de mettre en place une structure d’accueil dans laquelle on n’interviendrait pas. Les films et les cinéastes nous intéressent. L’existence de Ciné-Off est liée à cette frustration des provinciaux qui ne peuvent pas voir de cinéma marginal.

Quel est votre projet ?

Nous avons un projet qui nous tient à coeur. C’est l’organisation et la mise en place d’un circuit parallèle. C’est un travail monstrueux. Il nous faut des subventions. On voudrait donner le pouvoir total aux cinéastes aussi bien à l’entrée qu’à la sortie mais aussi au public qui choisirait ce qu’il veut. On voudrait mettre en place un principe de non-sélection. Il faut que le public désire recevoir un cinéma qui l’intéresse. Il serait indispensable que l’on n’intervienne pas et que ce soient des techniciens qui fassent fonctionner cette organisation. L’idéal serait que, dans deux ans, ça soit opérationnel. On pourrait voir ainsi des films rejetés, mal sortis, etc.

En attendant de créer ce circuit parallèle, je sais que les films programmés à Ciné-Off vont être vus, à Paris.

Les films de Ciné-Off passeront à la Cinémathèque à partir du 15 juin pendant 15 jours.

Il y aura aussi une nuit du cinéma indépendant au cinéma la Pagode dans le courant juin. Là, on sera obligé de faire une sélection dans les courts métrages que nous présenteront puisque nous seront limités par le temps.

Propos recueillis à Cannes par Gérard Courant.

 


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