LES TROIS COURONNES DU MATELOT de RAOUL RUIZ.

Art press, n° 72, juillet-août 1983.

Les Trois couronnes du matelot de Raoul Ruiz, le plus prolifique des cinéastes oeuvrant en France, est prodigieusement stimulant. Pas seulement parce que Ruiz pastiche allègrement l’un des plus beaux films d’aventure du cinéma contemporain, Monsieur Arkadin de Orson Welles, ne serait-ce que par la technique utilisée (l’emploi quasi obsessionnel, voire fétichiste, du grand angle) ou par le sujet qui glisse des Trois Couronnes à Arkadin. Le sujet de Welles : un homme dérive à travers le monde pour régler quelques comptes. Celui de Ruiz : un homme dérive à travers les mers pour faire ses comptes. Nuance ! Et c’est cette nuance qui fait tout le charme du film de Ruiz. Il pastiche, oui, mais il va bien au-delà. Pas seulement, ensuite, parce que l’auteur de L’Hypothèse du tableau volé se calfeutre dans une légende, devenue mythe, celle du Hollandais volant qui engendra un film mythique, Pandora. Pari ardu que de se frotter aux mythes, surtout quand ils sont à tiroirs (et n’oublions pas Wagner et son Vaisseau fantôme). Pas seulement, enfin, parce que l’auteur rend des comptes à ses illustres devanciers ou à la légende en désignant ses emprunts (voire le thème musical qui rend hommage à Wagner).

Stimulant, disais-je, car chez la plupart des cinéastes, ce que l’on peut regretter, c’est qu’ils n’arrivent pas à établir une adéquation entre la mise en scène du lieu géométrique, comme l’avait indiqué Godard quand il parlait de Une vie de Alexandre Astruc, ce lieu qu’il définissait comme « un ensemble de points jouissant d’une propriété par rapport à un élément fixe » et les lieux du tournage d’un film. L’action de leur film peut bien se dérouler sur d’immenses étendues, la plupart des cinéastes ne pensent pas leur mise en scène au-delà de l’étendue de leur plateau. Raoul Ruiz, lui, au contraire, donne l’impression d’avoir pensé son film sur tout le périmètre exigé par le scénario : toutes les mers du monde, tous les ports du monde. On ne voit, dans Les Trois couronnes, que quelques paysages portuaires, tous filmés au Portugal. Et son film donne l’impression d’avoir été médité à l’échelle de la planète, comme Weisse Reise de Werner Schroeter, déjà, dans tous les grands ports du monde ou comme Les Rendez-vous d’Anna de Chantal Akerman l’avait été à l’échelle de l’Europe de l’Ouest. C’est peut-être facile à écrire, mais le film en démontre constamment la vérité. C’est trop rare dans le cinéma d’aujourd’hui pour ne pas être signalé. Et d’autant plus que Ruiz et son opérateur Sacha Vierny ont joué la difficulté en ne montrant, je viens de le dire, que quelques aspects des ports du monde. Car ce n’est pas de montrer la mer qui est difficile (encore que Ruiz et Vierny, par une utilisation systématique des filtres colorés, font de la mer une masse menaçante, capable d’engloutir ceux qui n’oseraient pas croire à leur fiction), c’est de montrer une ruelle infecte dont on sent la mer à cent mètres. Ce n’est pas de montrer un port qui est difficile, mais un bordel dont on sent le port à deux pas. La plupart des films sont élaborés sur les quelques mètres carrés du décor visible dans l’objectif. Les Trois couronnes est conçu, pensé et filmé sur un vaste territoire, les mers et les quelques centaines de mètres qui les bordent.

Sur cet immense espace invisible, Raoul Ruiz a installé ses coordonnées dramatiques et visuelles. Entre l’abscisse et l’ordonnée aucune courbe ne vient s’aligner qui correspondrait à un mouvement secret du film. L’unique courbe, c’est soit l’abscisse, soit l’ordonnée, ce qui correspond par conséquent à deux types de mouvements, l’un horizontal, l’autre vertical. Toute la mise en scène des Trois couronnes est basée sur ce principe simple. Horizontales sont les incessantes dérives en mer. Verticales, les discussions entre le matelot et l’étudiant. Horizontales, les ballades dans les petites rues. Vertical, le strip-tease. Horizontale, la bagarre finale. Vertical, le marin qui se suicide en se jetant à la mer. Horizontal, le même marin ressuscité le lendemain, allongé sur le pont. Vertical, le mouvement des marins chahutés par la tempête. Horizontale, la voix off. Verticales, les voix in, etc.

Quand on aura dit un bien fou de l’utilisation fantastique de la voix off qui fait résonner notre imaginaire, dite par Jean-Bernard Guillard, épique dans cette monumentale tempête colorée, on n’aura pas encore tout dit. À l’intérieur d’une légende archi-connue, Raoul Ruiz nous fait rêver à la manière des histoires pour enfants. Car Les Trois couronnes du matelot fait des imageries maritimes un puissant réservoir d’imaginaire.

Gérard Courant.

 


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