KING BLANK de MICHAËL OBLOWITZ.

Art press, n° 69, avril 1983.

Dans tous les films éblouis par la lumière-Godard, tout à coup, même dans les moins intéressants, un éclair de provocation cisaille l’écran et contraint le spectateur à épier le réel sous un autre angle. Dans King Blank, le dernier film du cinéaste New Wave new yorkais, Michaël Oblowitz, cet éclair, ce déchirement foudroyant des sens et de la pensée est devenu le sujet-même du film. Le tonnerre explose dès les premiers plans, avec une musique dont la violence métallique claque sur un noir et blanc qui nous fait immédiatement penser à du Dreyer. Puis, dans un mouvement plus cool, nous découvrons Rosemary Hohschild, titubant dans les couloirs étincelants d’un motel désert, à la manière de Janet Leigh vivant ses derniers instants au pays de la peur d’Alfred Hitchcock dont Oblowitz a dû aimer Psycho, puisqu’il nous le donne à voir sur un écran de télévision pendant que les héros s’entredéchirent, s’insultent comme aucun film n’a su le montrer.

Car voilà le vrai talent de Michaël Oblowitz. Il fonce à tout prix parce que la violence est une convention et que, derrière cette convention, il faut, aussi à tout prix, retourner à une vérité première et fondamentale. Il cherche la violence à travers l’histoire d’un couple en état de désagrégation parce que c’est pour lui l’unique moyen de pénétrer le vrai visage des rapports du couple derrière celui de la violence. Voilà pourquoi, à chaque changement de plan, on a l’impression, à la fois émoustillante et désagréable, de recevoir un coup de poing de statue de la liberté dans la gueule, encore plus fort que dans un film de Robert Aldrich. On a l’impression que la caméra s’est immiscée dans un concert de rock parce qu’Oblowitz recherche et trouve la force et la puissance du rock dans un lent panoramique découvrant une ville endormie, dans le passage en fondu enchaîné d’un plan général à un gros plan, dans la réplique la plus simple et plus bestiale que se jettent les deux protagonistes. En clair, disons qu’Oblowitz prouve que le rock est une évidence si on le considère comme un pèlerinage aux sources.

ET King Blank lui donne mille fois raison. King Blank est le plus audacieux des films en même temps que le plus simple. C’est foutu comme une série B avec la stéréo en plus, mais d’une logique à toute épreuve car c’est le film d’un homme libre, au même titre que Passion ou Le Jour des idiots. Michaël Oblowitz est un Sud-Africain émigré en Amérique qui pose tranquillement et librement le regard tranquille et libre sur un monde libre. Le metteur en scène du cinglant Too sensitive to touch ne traque pas le réel parce qu’il est épouvantable mais parce qu’il est drôle, rocambolesque, inutile. L’important, c’est que la sincérité soit là, inscrite dans chaque plan, dans chaque enguelade, dans chaque rupture. Il faut la pendre au bond quand Rosemary Hochschild (sorte de Jean Seberg en négatif) déblatère sa haine. Il faut la prendre au mot, cette sincérité, quand Ron Vawter délire un déluge mystique, récitant la bible de motels en motels, de lieux de perdition en lieux de perdition ou quand il rase sa moustache (ce qui le fait soudainement ressembler, lunettes et cigarette à la bouche, à Monsieur Godard, en personne). Cette sincérité est pénétrante comme un concert de Sex Pistol.

Cinéma New Wave, nous dit-on ? C’est juste. King Blank est un budget bien léger comparé au cinéma américain, même indépendant. N’empêche que sur l’écran, il les rend tous ces films, non seulement inutiles, mais pire : inexistants. Michaël Oblowitz qui, depuis dix ans, travaille pour lui et pour les autres (c’est l’un des chefs opérateurs les plus cotés sur la place de New York) a fait le film qu’il voulait faire depuis longtemps. Il devine aujourd’hui que le rock est le coeur de l’Amérique, qu’il est en quelque sorte son graal, et, pour tout dire, sa mise en scène. Il y a ainsi une perception du mouvement que ne désavouerait pas Nicholas Ray. King Blank n’a coûté que 50 000 dollars et il donne l’impression d’être une toile de maître.

Gérard Courant.

 


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