ROSSELLINI, RENOIR, GODARD, FASSBINDER ET LES AUTRES.

Art press, hors série, juin 1982.

Il est impossible, aujourd’hui, de parler de cinéma sans y associer le mot télévision. Sans aller jusqu’à l’extrême d’un cinéma allemand (Fassbinder, Herzog, Schroeter, Syberberg, Wenders) pris en charge, en grande partie, par la télévision, on serait bien ennuyé de trouver, en Europe, un cinéaste qui resterait vierge de l’expérience télévision. Roberto Rossellini avait, dès la fin des années 1950, donné l’exemple en se consacrant presque exclusivement au petit écran, croyant un peu trop naïvement que cette initiative lui permettrait d’atteindre le vaste public qu’il n’avait pu atteindre durablement avec le cinéma. Erreur : hors d’Italie, hors de la cinéphilie pure et dure, il est rare de rencontrer des (télé)spectateurs qui connaissent son travail télévisuel, à part l’inévitable La Prise de pouvoir de Louis XIV, produit par la défunte R.T.F. et distribué, en France, dans les salles d’art et d’essai. Et encore, chez les très rares initiés, il est difficile de trouver des avocats des Pascal, Socrate et autres Saint Augustin que les spécialistes de Rossellini tiennent pour des oeuvres mineures, trop didactiques, trop professorales. Sans fiction. Sans écriture cinématographique (et pour cause). Et, échec suprême, sans écriture télévisuelle (mais cette écriture existe-t-elle ?).

« Je n’interprète pas. Je ne transmets pas de message. J’évite d’exprimer des thèses et de forcer des significations. Je reconstruis des documents, j’offre une série d’informations qui laissent au spectateur l’entière responsabilité de son jugement ». Ainsi parlait Roberto Rossellini de son activité télévisuelle. Sans commentaire !

En attirant à elle un des auteurs parmi les plus authentiques du cinéma, au moment même où la notion d’auteur bat son plein, la télévision gagnait-elle, à cette occasion, un tâcheron de génie ou un génie livré aux tâches ordinaires ? En tout cas, avec cette initiative de ne se consacrer qu’à la télévision, l’auteur d’Europe 51 prenait encore tout le monde de vitesse, sauf Jean Renoir qui, en 1959, pour le compte de la R.T.F. (décidément !) mettait en chantier Le Testament du docteur Cordelier dont Godard disait que c’était « Le tournage le plus révolutionnaire de tout le cinéma français » (dans Arts, n°718, 15 avril 1959). En effet, quatre mois avant de commencer À bout de souffle, Godard pressentait déjà l’importance de « la technique du direct (c’est-à-dire une dizaine de caméras enregistrant d’un bloc des scènes longuement répétées d’avance comme au théâtre) et qui a permis en effet à l’auteur de La Règle du jeu et d’Éléna de prouver qu’il était bien la lame de fond qui met en branle de « nouvelles vagues ».

Huit années avant Le Gai savoir (son premier film d’une longue série produit par une télévision européenne, en l’occurrence l’O.R.T.F, tourné en décembre 1967 et janvier 1968, achevé après mai 68, mais jamais programmé !), Godard avait-il saisi l’enjeu qui naissait aux frontières, de plus en plus fluctuantes, du cinéma et de la télévision ?Évidence.

Rossellini, Renoir, Godard, puis Fassbinder, Schroeter, Wenders : c’est tout le cinéma moderne contaminé par cette petite boîte rectangulaire qui a bouleversé le produit-film. Car qui pourrait encore refuser d’admettre que le petit écran n’a pas modifié notre manière de voir un film ? Qui pourrait fermer les yeux devant cette inévitable vérité : un cinéaste ne fait pas, c’est de plus en plus évident, un film de la même façon pour la télévision et pour le cinéma ?

Dans le couple Cinéma-Télévision, Godard est l’exemple réussi de ce mariage orageux. Pourquoi ? Parce qu’il dure depuis quinze ans. Réussi également car Godard a tenu bon. Godard est resté Godard et n’a pas été avalé par la machine dévoreuse d’images et de sons. Pourtant, du Gai savoir à Vladimir et Rosa tous ses films, produits par une chaîne de télévision européenne, seront refusés d’antenne. Après de tels débuts catastrophiques, Godard a gagné son pari de se faire son cinéma à la télévision. Résultats : Sur et sous la communication et France, tour, détour, deux enfants, filmés en vidéo (nuance de taille et clé du succès de l’entreprise car pour l’auteur de Numéro deux : Cinéma = Cinéma et Vidéo = Télévision) sont passés (au forceps, il est vrai) à l’antenne à la manière d’émissions comme les autres. En feuilletons. Victoire.

Gérard Courant.

 


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