WEISSE REISE de WERNER SCHROETER.

Cinéma 81, n° 265, janvier 1981.

Quand, au printemps 1978, quelques jours après la fin du tournage du Règne de Naples, Werner Schroeter entreprend celui de Weisse Reise, on peut dire que c’est, là, l’aboutissement d’un très vieux projet qui remontait au tout début des années 1970. À cette époque, Werner Schroeter entendait réaliser un film-somme, qu’il voulait intituler « Tous les marins du monde », et qui aurait été le résultat de toutes ses expériences cinématographiques passées (d’Eika Katappa, en 1969 à La Mort de Maria Malibran, en 1972). Ce film aurait eu un budget conséquent, il aurait été tourné dans les principaux ports du monde et il aurait raconté les aventures et l’histoire d’amour de deux marins. Ce projet ne vit jamais le jour. Le temps passant, il paraissait alors que le cinéaste ne le réaliserait pas jusqu’à sa rencontre avec le producteur suisse Éric Franck qui lui proposa de mettre en scène ce projet dans une liberté totale et avec des moyens financiers beaucoup plus modestes que ce qu’il espérait au départ. Le cahier des charges que le producteur proposa au cinéaste était clair : un budget de 75 000 francs (français !), une semaine de tournage à Zürich, du matériel prêté, un grand appartement transformé en studio et, comme par le passé, Werner Schroeter de nouveau cameraman de son film. Pour les acteurs, le cinéaste a choisi plusieurs de ses amis : Margareth Clémenti, Maria Schneider, Jim Auwae, etc. D’un coup, Werner Schroeter retrouva les conditions de travail de ses débuts et aussi – c’est l’une des leçons du film – un mode de représentation, une manière de raconter une histoire et, en fin de compte, un style et une esthétique un peu similaires à ceux de ses premiers films (Neurasia, Eika Katappa). Dans Weisse Reise – c’est le nouveau titre qu’il a choisi pour le film ! – il joue avec le zoom, il présente ses séquences par tableaux, les acteurs gesticulent comme à l’opéra (et comme dans les premiers films du cinéaste) et le film apporte une preuve supplémentaire que l’esthétique et le style d’un film sont nécessairement tributaires de son économie. Ce n’est pas Le Règne de Naples ou Palermo oder Wolfsburg, réalisés avec beaucoup plus de moyens, avant et après Weisse Reise, qui démentiront cette vérité cinématographique.

Le résultat du film est étonnant et réussi. Afin de représenter les divers lieux hétéroclites visités par les personnages que sont les ports de Naples, Hambourg ou San Francisco, chaque jour, Werner Schroeter fit peindre par son ami Harald Vogl des décors devant lesquels se déplaçaient et jouaient les acteurs. Et dans ce procédé totalement artificiel, Werner Schroeter n’est pas très loin de l’imagerie hollywoodienne et des jeux de transparence des acteurs filmés devant des images tournées auparavant et en d’autres lieux.

Dans Weisse Reise, ce sont toujours des peintures figuratives et naïves, des peintures populaires que l’on trouve essentiellement dans les foyers pauvres de Naples d’où est issue la majorité des matelots du film. Ce choix de représentation situe d’emblée le film dans ce qu’il est et surtout dans ce qu’il aurait pu être s’il avait pu se faire avec les moyens matériels espérés au moment de l’écriture du projet. Weisse Reise est un film d’aventures, bariolé de couleurs, démesuré et anti-réaliste, empruntant ça et là des éléments à ce qu’était la série B américaine des années 1940 ou 1950, dans ce qu’elle avait de plus déclassé par rapport à la série A : une profusion d’images d’Épinal et une boursouflure de la mise en scène. Le film est toujours prêt à basculer dans le théâtre populaire et, par instants, on n’est pas très loin de la commedia dell’arte. Je pense spécialement à la séquence où la mère découvre les corps nus de son fils avec son amant et imagine leurs amours « défendus ». On rit.

Werner Schroeter a filmé la plus grande partie de son film en muet. Il a ajouté ensuite une voix off dite par Bulle Ogier, sur le mode mi-ironique, mi-sérieux et sur le ton de la confidence. Cette voix précise, oriente, meuble et rassemble un magma d’images écartelé par un tournage sauvage, après celui, long et fatigant, du Règne de Naples.

Weisse Reise est tout à la fois une série B, un film d’aventures, un home movie  et un drame brechtien. Le film vacille sans cesse entre le photo-roman et le roman de gare. Weisse Reise est un opus filmé sur un mode mineur mais réalisé par un cinéaste majeur. Les sentiments s’y bousculent et s’y mélangent en un clin d’oeil. On ne sait jamais si l’on doit rire ou si l’on doit pleurer. Et le faux ose toujours se déclarer comme faux. N’est-ce pas là le plus sûr moyen d’atteindre à une certaine vérité de mise en scène ?

Gérard Courant.

 


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