ÉCRIT SUR DU VENT de DOUGLAS SIRK.

Cinéma 82, n° 277, janvier 1982.

Il faut absolument voir ce film. D’abord, parce que c’est un film de Douglas Sirk et qu’un film de Douglas Sirk, c’est devenu rare sur les écrans. Seul, parfois, isolé dans une salle d’art-et-d’essai, Le Temps d’aimer le temps de mourir trouve une petite place pour son écran large. Ensuite, il faut voir le film de Doublas Sirk parce que c’est une merveilleuse leçon sur la manière avec laquelle le cinéaste – qui a emprisonné ses protagonistes dans une maison bourgeoise – va mêler leurs gestes, leurs démarches, leurs sourires, leurs destins.

Quand il tourne Écrit sur du vent – quel titre fabuleux pour parler de la passion ! – Douglas Sirk est au sommet de son art. Et Écrit sur du vent ressemble beaucoup à ses films précédents, puisque c’est une histoire d’amour qui va jusqu’au bout, jusqu’à la mort de Robert Stack afin que Rock Hudson et Lauren Bacall, qui n’auraient jamais dû être séparés, puissent vivre leur amour en paix. Douglas Sirk, à l’évidence, est à l’aise dans ce mélo baroque qui vire à la tragédie.

En quoi reconnaissons-nous un film signé Douglas Sirk ? Par une fatalité irréversible, qui s’abat, tel un coup de vent, sur les personnages. Stack, et son éthylisme, est un être battu d’avance, écrasé dès le pré-générique. Douglas Sirk n’a même pas besoin de lui laisser une chance. Dorothy Malone, malgré quelques types qu’elle attirera dans son guêpier, ne parviendra, à aucun moment, à séduire ce triste Hudson. On le sait tout de suite, dans les regards, dans la manière avec laquelle, pourtant si séduisante mais maladroite, elle se casse les dents sur le roc Hudson qui, lui, tellement attiré par Bacall, ne voit rien d’autre que la femme qu’il désire au-dessus de toutes.

Démarche droite, sûre. Tout est dit dès les premières images. Ce sera lui le gagnant si je peux me permettre d’annoncer un tel mot dans un film de Douglas Sirk. Ne parlons pas de Bacall dont Sirk ne lui fait épouser Stack que pour aménager une fiction et une petite dose de suspense. Qui croit réellement à leur bonheur ? Qui marche à cette absurdité ? Qui ferme les yeux devant les regards d’Hudson pour Bacall et les regards de Bacall pour Hudson ? Qui ?

En quoi reconnaissons-nous le style de Douglas Sirk ? Dans cette redondance, qui imprègne tout : couleurs, gestes, regards, dialogues, dans cette fuite en avant des personnages qui sont sans cesse rattrapés par leur destin, dans cette propreté de l’image qui va jusqu’au délire et au dérisoire, dans ces humiliations que Stack et Malone paient en argent comptant.

Ainsi, il en va de ce film comme des autres de Sirk : ça marche pour les uns, ça rate pour les autres. Et tous caressent l’espoir d’une vie heureuse, brillante que les miroirs ne cessent de leur réfléchir dans leur ignorance de la vie. Mais la réalité, au brillant et luxueux visage, n’est qu’un mirage. Associés à la vie, nos héros déplacent montagnes et collines, passion et désespoir, jusqu’au jour où ils s’aperçoivent de l’absurdité de leur vie : c’est le drame, c’est le gouffre alcoolique de Stack, la solitude de Malone. Ces épisodes se multiplient, mais rien n’y fait : l’argent ne peut rien à ces faux nantis de la société qui ne sont que de pauvres pantins manipulés par des forces invisibles.

Aveugles, ils ne mesurent jamais la tragédie qu’ils concoctent, les excès dans le malheur, la folie du quotidien qu’ils doivent subir. Dans ce petit théâtre selon Douglas Sirk, les miroirs et les fenêtres ne suffisent pas à s’évader : c’est la conscience des protagonistes, nous dit Sirk, qui fait que l’unité de lieu enserre leurs actions, leur amour, leur désespoir. Dans ce ballet hyperréaliste, qui voltige entre Andy Warhol et le roman de gare, Hudson, encore une fois sublime chez Sirk, Stack, Malone et Bacall jouent un jeu terrifiant, voué à l’échec, celui du mariage du Cinéma et du Théâtre. Éblouissant !

Gérard Courant.

 


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