RUST NEVER SLEEPS de BERNARD SHAKEY (alias NEIL YOUNG).

Cinéma 81, n° 274, octobre 1981.

Neil Young berce, enivre son auditoire. Le film idem. Parce que le film est l’enregistrement en public de dix-sept des chansons du dernier arrivant du célèbre ex-Crosby, Stills, Nash and Youg. Mais bercer et enivrer sont-elles des vertus naturelles dans la mise en scène cinématographiques surtout quand le musicien-cinéaste les enrobe d’un filmage effiloché qui éprouve quelque peine à fixer son regard et à trouver une place ? Et à voir Rust Never Sleeps, on comprend bien qu’il soit difficile de ne pas tomber dans le « Au concert ce soir » à moins de s’appeler Martin Scorsese, Bob Dylan ou Frank Zappa. Ou encore Guitry qui cherchait à filmer le spectacle (théâtral, celui-là) le plus simplement du monde, se réservant d’authentiques effets-cinéma pour les mises en scène spécifiquement cinématographiques (du style Si Versailles m’était conté ou La Vie d’un honnête homme).

Neil Young est poète. Est-il doué pour le cinéma ? Est-il cinéaste ? Le problème de Neil Young n’est-il pas de tomber dans un art décoratif sans parvenir à atteindre à ce réalisme, voire à cette crudité presque obscène que l’on retrouve, parfois, dans Renaldo and Clara, le film de Bob Dylan ? Ses cadrages, malgré et à cause d’une difficulté à trouver une bonne place, sonnent parfois faux. Il n’est pas étonnant alors que Philippe Garrel en filmant Nico (dans Un ange passe) ou Georges Rey, Star Shooter (dans Punk) aient choisi et se soient tenus à un seul point de vue de filmage. En multipliant les angles de prise de vues et en jouant par conséquent les cinéastes pas très sûrs d’eux-mêmes, Neil Young rate l’essentiel : cette poésie qu’il a au plus profond de lui-même et qui ne passe pas que par petites doses dans Rust Never Sleeps. Dommage !

Soit, me direz-vous, mais les chansons ? Dévaluées par la mise en scène ? Je ne le pense pas. D’abord, parce que le plaisir de les entendre sert de repoussoir aux désagréments de la mise en scène. Et puis, il faut bien le dire, Neil Young est un sacré chanteur qui réussit bien sur scène non pas comme le grandissime Mick Jagger mais plutôt comme le redoutable Dylan.

Gérard Courant.

 


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