CRISTAUX de TEO HERNÃNDEZ.

Art press, n° 48, mai 1981.

On s’enfonce lentement, profondément dans les ténèbres : c’est Cristaux, le joyau de Teo Hernández. On plonge carrément dans le noir et le rouge de l’écran, au début un soupçon inquiet, puis carrément euphorique. Car Cristaux est une expérience cinématographique unique, insensée, irréelle, impossible.Impossible, oui, et pourtant... C’est l’un des rares films où, nous spectateurs, sommes en état d’apesanteur et ne cherchons même plus à retomber sur terre. On est englouti dans des images christiques et propulsé dans une quatrième dimension dont on ignore tout et dont on n’imagine même pas où elle va nous emmener. C’est fait : nous avons changé d’habit. Nous pouvons enlever notre costume de spectateur... Car nous ne sommes plus spectateurs. Maintenant, nous faisons partie de l’image, on est l’image, on est poisson, pain, lumière. Nous ne sommes même pas des marionnettes agitées amoureusement par le metteur en scène Teo Hernández car nous sommes devenus les metteurs en scène de ce voyage à l’intérieur de nous-mêmes ! Impossible de flotter car ce film lent est fait de tourbillons incessants, de sauts immenses dans les galaxies de notre cerveau. Oui, c’est vous qui enlevez délicatement la boîte crânienne de l’homme au crâne rasé. Et que découvrez-vous ? Le cerveau que Teo Hernández filme de la manière la plus poétique qui soit : des pétales de roses projetées (et jetées) au ralenti sur la tête de Gaël Badaud que l’on peut toucher, palper, caresser ou contempler avec distance. Des pétales qui dansent, flottent et se posent, à la manière de gros flocons de neige virevoltants, sur le crâne de Gaël. Et au bout de ce voyage fantastique dans les recoins les plus cachés de notre moi le plus profond, d’un coup, la lumière éclate et projette l’image en une multitude de particules infimes qui voltigent pour aboutir – après l’époustouflante et sidérante séquence-miracle des poissons – au Paradis, terme d’un film où le plaisir est continuellement convoqué. Le vrai miracle de Cristaux est de nous arracher à la réalité pour nous happer et nous transporter dans le monde, délicieux et tourmenté, des cauchemars qui, chez Teo Hernández, par les coups de baguette magique répétés et orchestrés par sa caméra, ont pour noms : rêves.

Gérard Courant.

 


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