CONVERSATION MORLOCK.

Date : 10/01/1980

Nous sommes le 10 janvier 1981, moins d’un mois après la création de l’Académie Morlock. La scène se passe dans le minuscule studio de Joseph Morder au 34, rue Vicq d’Azir, dans le Xe arrondissement de Paris, que le cinéaste immortalisa pendant près de 10 ans dans son célèbre Journal filmé. Joseph Morder, Guy Pezzetta, Jean-Claude Réminiac, les trois cinéastes fondateurs du groupe Morlock et moi-même, jeune académicien Morlock, sommes assis en cercle parterre. Un magnétophone enregistre notre conversation... Le rendez-vous a été fixé à 18 heures...

Guy Pezzetta (affirmatif) : On est là jusqu’à 8 heures.

Jean-Claude Réminiac (désolé) : Il fallait prévoir une plage, merde.

G.P. : Une plage !

J.C.R. (excédé) : Tu sais combien ça traîne, ces choses-là.

G.P. : Non, c’est toi qui traîne... 6 heures... Tu es arrivé à 6 heures et demie.

Joseph Morder : Non, j’ai dit six heures. Qui t’as dit 6 heures et demie ?

J.C.R. : Courant m’a dit 6 heures et demie.

J.M. : C’est pas vrai.

G.P. : D’abord, il faudrait que tu le prouves.

J.C.R. : T’as un rancard à 8 heures, il faut pas déconner.

G.P. : Je vous quitte à 8 heures.

J.M. : On a bien dit précisément à 6 heures. On aurait dû dire 5 heures et demie pour que tu sois là à 6 heures.

G.P. : En plus, j’ai eu Joseph au téléphone qui m’a bien dit, Jean-Claude sera en retard.

J.M. : C’est pas une nouveauté.

J.C.R. : Oui, mais enfin, Courant ne va pas pouvoir faire son truc.

G.P. : Pourquoi il ne pourrait pas le faire ?

J.C.R. : Ben, si tu te barres dans une heure... Trois quart d’heure maintenant.

G.P. : Si tu arrêtes de parler on pourra le faire.

J.M. : Bon, si on arrêtait de perdre du temps, on pourrait tout de suite aller au resto. Euh...On se met autour de la table et on commence.

G.P. : Dans un restaurant où il n’y a pas de client !

J.M. : Y a des couverts.

J.C.R. : Il y a du rouge.

G.P. : Il y a pas de place, y a rien.

J.M. : Pourquoi y a pas de place ?

G.P. : Ben, dans ton restaurant...

J.C.R. : C’est où ton grand restaurant ?

J.M. : C’est chez Masson.

G.P. : Chez Masson ! Nathalie a été malade pendant deux jours.

J.M. : C’est certainement pas à cause de chez Masson.

G.P. : Ah ! si.

J.M. (de mauvaise foi) : Alors, elle est pas habituée à bien manger.

G.P. (dépité) : Oui, ça doit être ça.

J.C.R. : Bon, allez, on y va, là.

J.M. : On y va, là.

G.P. : Mais qu’est-ce que vous voulez faire là-bas ? Pourquoi vous le faites pas là ?

J.M. : Parce que... Dans un restaurant...

J.C.R. : Parce que je me sens angoissé.

G.P. : Mais tu es angoissant en permanence, ça ne changera rien.

J.C.R. : Non, ben, au restaurant, ça ira mieux.

G.P. : Le fait que tu seras au restaurant, tu penseras plus...

J.M. : Madame Masson va nous materner gentiment et tout...Nous fera...Va nous faire à manger.

G.P. : Y aura pas d’vin.

J.C.R. : Non !

G.P. : Pourquoi y aurait du vin ?

J.C.R. : Parce qu’on va en commander.

G.P. : Ah, oui, ça c’est une bonne idée.

J.M. : Bon, on va y aller. On fait d’abord les choses : on se lève.

J.C.R. : Oui, parce que trois quart d’heure, c’est un peu juste pour... Pour faire un panorama de notre passé fertile.

G.P. : Fertile.

J.M. : Comme un jardin.

G.P. : Et ton scénario, tu devais me le montrer aujourd’hui.

J.C.R. : Il est à Fleury-le-Vicomte.

G.P. : Dimanche dernier...

J.C.R. : ...C’est pas un mensonge...

G.P. : ...On a pris la voiture, je t’ai amené sur les lieux. Tout ça. Je t’ai tout dit. J’avais une semaine pour te montrer le résultat.

J.C.R. : Ben oui, mais tu n’as pas été mon étincelle que j’espérais. Donc, j’ai fait appel au service d’un scénariste professionnel.

G.P. : Je te donnais une semaine pour te croire. Tu l’as pas fait. Donc, t’es pas crédible.

J.C.R. : Oui, ben, tu verras au mois de juillet.

J.M. : Bon, on se lève. On y va.

G.P. : Oui, mais on va où ?

J.M. : Chez Masson.

G.P. : Mais qu’est-ce que tu vas faire chez Masson qu’on ne puisse pas faire ici ?

J.M. : On va chez Masson. C’est plus sympa... Tu peux partir en cours de route si tu veux... Tu prendras un hors d’oeuvre avec nous.

G.P. : Parce que vous allez manger à 8 heures ?

J.M. : Ah, je vais me cogner la tête contre les murs.

G.P. : Vas-y, cognes-toi la tête contre les murs. (Petits bruits). Ça fait pas de bruit. (Bruits plus insistants d’une tête frappant un mur).

Ça va, tu n’as pas de coup de téléphone à donner, Jean-Claude ?

J.C.R. : Non.

(Quelques instants plus tard, après un aller et retour au restaurant Chez Masson)

G.P. : Je te l’avais dit qu’il ne fallait pas y aller.

J.M. : Est-ce que je pouvais prévoir que c’était du 110 ?

G.P. : Si ça n’avait pas été ça, ça aurait été autre chose.

J.M. : Ah, je me doutais pas que ça serait en 110.

G.P. : Habiter dans des coins où c’est en 110...

J.M. : Je te signale que, chez Yves aussi, c’est en 110.

G.P. : N’empêche que le coup de partir, je te l’avais dit, tu es angoissé, tu vas être angoissant encore ?

J.C.R. : Où il est mon papier ?

J.M. : MAIS QUEL PAPIER, tu veux ? C’est pas ça ton truc ? Non, c’est moi qui l’aie rempli.

J.C.R. : Où j’ai mes téléphones. Je m’en suis servi comme cendrier, ici, inopinément.

J.M. : Où est le cendrier ? Moi, je ne sais pas. Je ne vais pas vérifier de partout où tu passes.

Gérard Courant : Je voudrais vous proposer à chacun de vous présenter. Je voudrais commencer par Guy Pezzetta.

J.M. : Pourquoi Guy Pezzetta ? Par ordre alphabétique ?

J.C.R. : Par ordre alphabétique, oui.

J.M. : À l’envers... Réminiac.

J.C.R. : Pourquoi à l’envers ?

J.M. : Parce que Réminiac.

J.C.R. : Non, je ne suis pas d’accord, hein.

J.M. : Moi, si.

J.C.R. : Votons, alors. Qui est pour l’endroit ?

G.P. : Pour l’endroit ?

J.M. : Jamais à l’endroit.

J.C.R. : Bon, oui, c’est vrai, je serai débarrassé.

J.M. : Voilà. Enfin, il assume quelque chose celui-là.

J.C.R. : Bon, alors, qu’est-ce qu’il faut dire ? Mon nom est celui que tout le monde connaît, n’est-ce pas ?

G.C. : Quelles sont vos activités ?

J.C.R. : Je suis issu d’une famille bretonne qui a été victime du paupérisme. Mon père était fils de laboureur.

J.M. (rires) : C’est tragique, ça.

J.C.R. : Moi-même, je suis fils de mon père, qui était facteur.

G.P. : Il est laboureur ou facteur ?

J.C.R. : Et puis, alors, je suis né en novembre ; c’est-à-dire que je suis du scorpion.

G.C. : En quelle année ?

J.C.R. : En 1942... Sous les bombardements.

J.M. (rires) : Je comprends tout.

J.C.R. : J’ai eu des séquelles.

J.M. : Je comprends ton angoisse.

G.P. : Ce sont toujours les meilleurs qui prennent.

J.C.R. : Je faisais la navette cave-grenier.

J.M. : De haut en bas, de bas en haut, jamais au milieu.

J.C.R. : J’ai été nourri par un aviateur dès l’âge de cinq ans.

G.C. : Très bien. Quelles sont tes activités, aujourd’hui ?

J.C.R. : Mes activités sont surtout cérébrales, actuellement. Et je traverse une période grise, hein. Je vis sur le passé, là, actuellement. Je suis à une période charnière.

G.C. : Guy Pezzetta.

G.P. : Oui, je suis Guy Pezzetta mais on m’appelle aussi Morlockula car je suis le cerveau des Morlocks.

J.M. : C’est pas vrai.

J.C.R. : Cerveau lent.

G.P. : C’est moi qui ai inventé les Morlocks, quoi qu’en disent certains.

J.C.R. : Non, c’est moi. C’est moi parce que c’est moi qui ai la plus grande culture cinématographique.

J.M. : Non, c’est moi parce que j’ai le nom le plus proche.

J.C.R. : C’est moi qui ai vu le film de Mocky. (N.B. : Snobs avec Francis Blanche dans le rôle de Morloch)

G.P. : C’est moi qui ai fait la jonction.

J.M. : Mais c’est moi qui ai provoqué le déclenchement.

G.P. : Oui, mon cul.

J.C.R. : J’ai pensé à Morlock quand j’ai vu Joseph.

J.M. : Tu vois, c’est donc en pensant à Morlock que tu m’as vu, c’est bien ça, c’est moi qui ai déclenché le tout ?

J.C.R. : Non, je t’ai vu et j’ai pensé à Morlock.

J.M. : C’est mon existence qui a tout lancé.

J.C.R. : Parce que tu ressembles un peu à Blanche.

J.M. : Qui ?

G.P. : Blanche Neige.

J.C.R. : Francis. Tu es piégé, là !

J.M. : Je n’ai plus rien à dire puisque je suis.

G.P. : Contrairement à Monsieur Réminiac, moi, je suis un, ah ! (il banlieusardise sa voix) Parisien... Banlieusard, d’ailleurs, ça s’entend. Ah ! mon pote, euh.

J.C.R. : Beuh.

G.P. : Quoi, ça s’entend pas ? Je déteste me réentendre. D’ailleurs, je ne comprends pas que tu oses enregistrer une voix comme la mienne. C’est une voix pour écrire.

J.M. : Ne soie pas modeste.

G.P. (fier) : Je suis le seul professionnel de ces trois car (appuyant très fort), MOI, j’ai réussi...

J.M. : ...T’as pas de quoi être fier...

G.P. : ...Et maintenant, je me lance dans l’édition, c’est-à-dire que les Morlocks, ça va devenir...

J.C.R. : ... Le cadet de tes soucis.

G.P. : Non, euh... Le mulet de mes soucis.

J.M. : Maintenant que tu es académicien... Mais c’est grave ce que tu dis là (silence).

G.P. : Fait pas de creux comme ça. Bon, qu’est-ce que tu veux savoir, Gérard ?

J.C.R. : Le panégyrique.

G.P. : Là, on se refroidit parce que du coup, chez Masson, on n’a pas bu et puis on revient. Et...

J.C.R. : Ton panégyrique.

G.P. : Mon panégyrique ? Je suis le meilleur, le plus beau... C’est con que j’ai pris du ventre.

J.C.R. : Faudrait peut-être dire qu’on s’est connu quand même quelque part.

G.P. : Quand est-ce qu’on s’est connu ?

J.M. : Attends, je ne me suis pas encore présenté.

G.P. : On s’est pas connu ?

J.C.R. : Comment s’est-on rencontré ? C’est ça, le hic. Joseph, Joseph, comment s’est-on rencontré ?

G.P. : Non, mais qui c’est Joseph ?

G.C. : Joseph Morder.

J.C.R. : Joseph Morder.

G.P. : Joseph Morder, c’est qui ? C’est lui. C’est lui qui est allongé tel le sofa. J’avais fait un grand texte sur Joseph, hein ? Toute une analyse de Joseph et tout.

J.M. : Ah, bon ! Je ne l’ai pas vu. Tu me comparais à un sofa ?

G.P. : Ah, là, là ! Non, non, je ne sais plus quoi.

J.C.R. : Tu te présentes, maintenant, hein, Joseph ?

J.M. : Bon, je suis Joseph Morder. Contrairement à ces deux autochtones, je suis parfaitement étranger à cette affaire. Étranger dans tous les sens du terme. Étranger par naissance. Né accidentellement au milieu des Antilles de parents qui parlaient yiddish et le polonais pour se disputer. Ayant vécu aussi accidentellement dans un pays d’Amérique latine où je voyais des coups d’état tous les deux mois... Pardon, tous les deux ans, quand même... Au balcon. Et, oh, vivant dans ce pays de France depuis bientôt une vingtaine d’années... Euh, mes activités ont toujours été cérébrales également, mais j’ai aussi fait de la danse.

J.C.R. : Tu as l’avantage de pondre, toi.

J.M. : Oui, je ponds.

G.P. : Dans la danse.

J.C.R. (rires) 

J.M. : J’aime beaucoup les oeufs brouillés, en particulier avec de la confiture dessus. C’est très bon, je vous assure.

G.P. : Ah, oui, j’ai oublié de dire, je suis pétomane.

J.M. : Comment ?

J.C.R. : Ça se sent souvent.

J.M. : Je suis un faux sourd qui a une oreille très fine.

(Sonnerie du téléphone).

G.P. : Allô, vous ne quittez pas, nous sommes en plein enregistrement. Merci.

J.M. : Alors, euh, donc, je suis le seul qui agit. Au fait, sans agir puisque mon côté sofa est la partie la plus active de ma personnalité...Et voilà, je reviens tout de suite.

(Répondant au téléphone) Allô. Ouais. Bonsoir. Ça va ? Bonne année. Oui.

J.C.R. : Désuet.

J.M. : On est en train d’enregistrer un petit truc... Oui, tu veux que je te rappelle ? Hein ? Dans une petite vingtaine de minutes. Là, hein ?, Okay, à tout à l’heure.

G.P. : C’était qui ?

J.M. : Hein ? Un fan.

G.P. : Un quoi ?

J.M. : Un fan... Une demande en mariage.

G.P. : Un fan avec des ailes ?

J.C.R. : Alors, soyons concis.

J.M. : Concis, euh... Circoncis... Oui, c’est ça, je suis également circoncis.

J.C.R. : Oui, voilà... Je suis l’ÂME du groupe.

J.M. : Oui, oui, oui, c’est ce que tu dis.

J.C.R. : Je ne ponds pas, mais je suis là.

J.M. : Oui, mon existence n’empêche pas le groupe d’exister.

G.P. : Toi, tu as été fécond et tu le resteras.

J.C.R. : Oui, ben.

J.M. : Oui, je me fais con et je le suis de toute manière.

J.C.R. : Parle-nous alors de ta rencontre avec le cinéma.

J.M. : Ma rencontre viscérale avec le cinéma a commencé à l’âge de trois ans en voyant un film avec des gens qui faisaient du nudisme sur une plage. Ce film passait en double programme – parce qu’en Amérique du Sud les films étaient présentés en double programme et en version originale –, c’était un film avec un grand monsieur déjà ingambé ou déingambé qui jouait au tennis sur une plage et j’ai appris plus tard que c’était Les Vacances de Monsieur Hulot. Donc, c’est grâce à Tati que j’ai rencontré le cinéma.

G.C. : De cette rencontre d’il y a une dizaine d’années, à la création de l’Académie Morlock – pourquoi l’Académie Morlock ? – il y a un long chemin, n’est-ce pas Réminiac, vous qui avez créé l’Académie Morlock ?

J.M. : Réminiac est le pape de l’inexistentialisme. Alors, je propose qu’il soit notre théoricien-maison. C’est moi qui a tout provoqué mais c’est lui qui théorise.

G.P. : Oui, oui. Ce qui était sympathique, c’est qu’il s’agissait de cinéma collectif.

J.M. : À l’époque.

G.P. : Bien sûr, à l’époque. Maintenant, il s’agit d’un cinéma non collectif. (Rires de Réminiac).

J.M. : C’était aussi, un peu le cas, à l’époque.

G.P. : Oui, mais bon, c’est-à-dire que l’effort, la volonté de faire étaient collectifs. Mais le non fait, le résultat, le vide étaient...Collectifs aussi !...Ou pas collectif, je ne sais pas.

J.C.R. : Il s’avère que devant ma paresse extraordinaire, Joseph s’est dit, bon, bien, il faut que je vole de mes propres ailes.

J.M. : Ah, ben, ça c’est faux. C’est un complexe que tu fais, hein ?, parce que...

J.C.R. : ...C’est pas un complexe.

J.M. : Non, déjà, quand on s’est rencontrés, en fait, il y avait que moi qui agissait.

G.P. : Oui, mais Jean-Claude, c’était l’ange exterminateur...

J.C.R. : ...Comment ? Il n’y avait que lui qui agissait ?

G.P. : Tu arrivais à nous bloquer pendant des heures.

J.C.R. : Dans les années 1969, j’ai pondu avant toi.

G.P. : Non, en 69, ça devait pas être beau.

J.M. : Tu as suspendu, oui.

J.C.R. : Sans sens, Clichy.

J.M. : 71, 72.

J.C.R. : Le Tour de France vu par un borgne.

J.M. : Oh ! Oh ! (rires) Oui, oui, dis que tu m’as inventé, que tu m’as créé de toutes pièces.

J.C.R. : En plus, tu veux prouver que je ne fais rien. Comment tu le prouves ? En volant mes films.

J.M. : Je te vole pas tes films. Si je les volais pas, ils n’existeraient pas tes films.

J.C.R. : J’ai des tas de films qui ont disparu. Tu les as. Tu as dit que tu allais les programmer. Je les vois jamais.

J.M. : Si, ils sont visibles.

G.P. : Tu n’as pas trouvé son papier avec ses numéros de téléphone ?

J.C.R. : Une fois, j’ai vu qu’à Bar-le-Duc, on programmait Histoire d’une chaise.

J.M. (Rires).

J.C.R. : C’est tout.

G.P. : Le mercredi après-midi, c’est programmé régulièrement, non ?

J.M. : Oui, peut-être, oui.

G.P. : C’est un chef d’oeuvre, mais vaut mieux se méfier.

J.C.R. : Non, mais le groupe Morlock existe... Fondamentalement.

G.P. : L’identité Morlock.

J.M. : Oui, c’est l’esprit qui existe. Nous sommes des gens qui sommes foncièrement passifs, dans le désir d’agir et dans l’habitude de ne pas agir, en quelque sorte de penser, de ruminer surtout, d’être assis et de ne pas bouger autour d’un grand canapé. Ce qui nous caractérise, c’est le paradoxe, l’ambiguïté. C’est que nous faisons rien, mais nous faisons tout. Voilà.

G.C. : Pourquoi l’Académie, alors ?

J.M. : L’Académie est née d’un pari. Cet esprit Morlock existe depuis onze ans à présent. On s’est dit, puisque ça existe, puisqu’on commence à en parler, autant officialiser ça en gardant le sens originel qui est quand même, ne l’oublions pas, le sens du dérisoire et donc, on a décidé de passer aux choses sérieuses, de faire une Académie et des gens parmi les plus éminents, les plus importants ont accepté, ont tenu, ont cherché à faire partie de l’Académie et, croyez-moi, nous avons refusé du monde.

G.P. : Mais nous n’en refuserons plus.

J.C.R. : Le dernier Académicien en date étant Mocky.

J.M. : Mocky... L’auteur du manifeste Morlock.

J.C.R. : Ben, oui, Snobs.

J.M. : Qui est Snobs. Il a accepté de faire partie de l’Académie et...Dont je suis président à vie, d’ailleurs.

G.P. : Comment ça, président à vie ?

J.M. (criant) : PRÉSIDENT À VIE, j’ai dit.

G.P. : C’est pas marqué dans les statuts.

J.M. : Si, c’est marqué.

J.C.R. : Je demande pas mieux. Ça ne me gêne pas, moi.

G.P. : Après le Collectif Marcel Mazé, l’Académie Joseph Morder ?

J.M. : Mais je n’ai jamais dit que je faisais partie d’un collectif si ce n’est le collectif Morlock.

G.P. : Espèce d’individualiste.

J.M. : Si je n’étais pas là, vous seriez en train de vous morfondre dans l’anonymat le plus complet. Grâce à moi, vous êtes célèbres.

J.C.R. : C’est fantastique, ça. Je peux m’assouvir dans la paresse sans fausse honte.

J.M. : Tu peux mourir tranquille, désormais.

G.P. : On appelle Jean-Claude tous les jours pour lui demander des choses et tout.

J.M. : En fait, je ne fais effectivement que plagier ce que ces bonnes gens me proposent autour de leur oreiller. Ils disent : « Si on faisait un film ? » Ben, moi, le lendemain, je suis en train de le faire.

J.C.R. : J’ai le désavantage d’être le seul salarié du trio.

J.M. : Écoute, tu l’as choisi d’être salarié. Regarde D., il est salarié aussi.

J.C.R. : Non, il est intermittent... Moi, je suis permanent.

J.M. : Moi, je suis un MUTANT.

G.P. : Et t’es permanent, où ?

J.C.R. : Le soir, bon, le soir, je ne peux pas pondre, Monsieur, le soir.

J.M. : Mais tu fais exprès de ne pas pondre.

J.C.R. : Je vis, je vis, je vis dans ma tête.

G.P. : Le vrai problème, c’est que tu préfères très nettement le projet... Tu jouis plus du projet que de l’aboutissement.

JC.R. : Mais enfin, pour répondre à certaines pressions, quand même...

J.M. : ... Oui, il faut qu’on te presse malgré tout...

J.C.R. : ... À certaines pressions et une vanité passagère, j’ai quand même deux projets en vue, là.

J.M. : Ah, c’est bien !

G.P. : Donc, c’est comme s’ils étaient faits puisqu’ils n’existeront jamais.

J.M. : Oui, c’est ça.

J.C.R. : Alors, ça va poser des problèmes parce que vu mes fantasmes, les comédiennes refusent de tourner avec moi.

J.M. : Dis plutôt que c’est toi qui refuse de tourner avec des comédiennes.

J.C.R. : Non, non, non, non, non.

J.M. : Mais si, si, si, c’est ça ton fantasme.

G.P. : Oui, parce que quand on te propose des choses, tu dis : « Ah ! oui, mais... » L’autre jour, je te dis qu’il faudrait une voiture avec un autoradio. Ah oui. Tu me dis : « Je connais personne qui a un autoradio... » Si tu veux faire un film comme ça...

J.M. : Si ça se trouve, c’est quelqu’un d’autre qui est en train de faire le film qu’on n’arrive pas à faire depuis onze ans. C’est quand même scandaleux.

G.P. : Celui qu’on devait faire à Belfort, on l’a jamais fait, je ne sais pas si on le fera, hein ?

J.M. : Je ne pense pas qu’on le fera un jour, c’est ça le problème.

G.P. : Moi, maintenant, je ne veux plus travailler qu’en 16 mm.

J.M. (mégalo) : Tu es fou, moi, en 35.

G.P. : Moi, en trente, euh...Oui en 35... Au minimum.

J.M. : Oui, au minimum.

G.P. : Mais, bon, si on peux pas travailler en 35, on travaillera en 16.

J.M. : Non, en 70.

G.P. : 70.

J.M. : Oui.

G.P. : C’était une bonne guerre.

J.M. : Oui.

G.P. : D’ailleurs, Jean-Claude, t’étais déjà né, toi ?

J.C.R. : Pour ?

G.P. : Pendant la Commune, t’étais pas là ?

J.C.R. : Non.

G.P. : C’est pas pendant le Commune que tes cheveux ont grisé ?

J.C.R. : Je suis né le jour du débarquement des Américains à Sidi-Boussaïd.

J.M. : Ah ! Tout s’explique.

G.P. : Tu n’es pas né dans le Faubourg Saint Denis ?

J.M. : Moi, je suis né le jour de Louis Lumière.

J.C.R. : Louis Lumière !

J.M. : Oui.

J.C.R. : Oui, il t’en est resté des choses, c’est sûr.

G.P. : Moi, c’était la Saint Amour. D’ailleurs, c’est pour ça que je suis très beau.

J.M. : Tu as dit que tu étais beau ?

G.P. : Oui.

J.M. (moqueur) : Oui, c’est vrai, t’es beau.

G.P. : T’es pas convaincu ?

J.M. : Non, ça va.

G.P. : Avec mes cheveux de fasciste en ce moment.

J.M. : Je te croquerais.

G.P. : Si je prenais de la gomina, je ferais une banane. Ça ferait rock.

J.M. : Alors, voilà, il se trouve aussi que les Morlocks pendant six ans ont été stériles dans leurs mariages et depuis quelques années – est-ce que ça correspond à l’époque ? (finalement je crois que nous étions en avance) – nous avons de plus en plus de petits, d’où l’Académie Morlock qui s’est créée un peu malgré nous, d’ailleurs. C’est pas nous qui l’avons proposé.

G.P. : Quand on revoit un chef d’oeuvre comme Clichy, tourné en 1971 ou début 1972, tout du moins, je crois qu’on se rend compte que nous avons créé l’école parisienne du cinéma underground, vraiment.

G.C. : D’ailleurs, le film passe prochainement à la Cinémathèque française, hein ?

J.C.R. : Oui.

G.P. : Seulement à la Cinémathèque française ! C’est pour quand le Rex ? Parce que notre projet, c’était bien de passer au Rex.

J.C.R. : Effectivement, Clichy me pose de gros problèmes parce que c’est un summum de cinéma... Heu... Je ne sais pas trop quoi dire après. Je crois avoir fait mon testament un peu tôt, quoi.

J.M. : D’où tes cheveux blancs, depuis.

J.C.R. : Bien sûr.

J.M. : Comme inactivité prolongée.

J.C.R. : Complètement la pente.

J.M. : Oui, enfin, grâce à nous, tu agis par procuration... C’est moi qui travaille.

J.C.R. : Et ça me permet de contempler.

J.M. : Tu n’es pas le seul qui contemple.

J.C.R. : On ne peut pas être actif et contemplatif. C’est pas possible.

J.M. : Mais oui, ça rime.

J.C.R. : Non, non. J’ai une caméra des cheveux à la tête. Sans pellicule.

G.P. : En tout cas, sur ces images, le jour de l’Académie Morlock, vraiment Jean-Claude, t’étais méconnaissable. Mieux que Darryl Zanuck.

J.C.R. : Oui, oui. J’avais mes starlettes.

G.P. : Tu étais à l’aise avec tes starlettes et tout.

J.M. : Oui, c’est là que tu as recommencé à reprendre vie. En fait les années 80 seront les années Morlocks, je l’ai toujours su. Nous étions en avance de dix ans, simplement.

G.P. : Oui, oui, c’est ça. Maintenant, tu revis et tu vas nous relancer.

J.M. : Tu vas devenir le pape de l’inexistencialisme.

G.P. : On va faire le bouquin. Oui, bon, il faudrait qu’on gagne des sous maintenant.

J.M. : Nous songeons à sortir du ghetto.

G.P. : Faudrait que ça paie. Y en a marre de (prononçant à la française) l’underground.

J.M. (imitant l’accent juif) : Comme disait Monsieur Salomon : « C’est comme ça et pas autrement ». Ça pourrait être notre devise.

J.C.R. : Non, mais (prononçant à la française) l’underground peut être payant.

J.M. : Et c’est fini l’underground.

J.C.R. : C’est l’overground, maintenant.

J.M. : Oui, oui, en quelque sorte, les grands espaces.

G.P. : Nous revenons à la surface. Les monstres se montrent à l’air.

J.M. : On assume enfin notre mégalo. Et...

G.P. : ...Aurions-nous dépassé les délais impartis, Monsieur Jammot ?

J.M. : Est-ce qu’il y a des questions des téléspectateurs ?

G.P. : Allô, allô, Guy Darbois.

J.M. : Bonsoir Mesdames.

J.C.R. : Bonsoir Mesdemoiselles.

G.P. : Bonsoir Messieurs.

G.C. : Merci, Joseph Morder.

J.M. : Merci, euh, euh, Gérard Courant, de l’Académie Morlock.

G.C. : Merci, Jean-Claude Réminiac.

J.C.R. : Vive la mort.

G.C. : Merci, Guy Pezzetta.

G.P. : Merci, y a pas de quoi.

J.M. : Attendez, Raoul va vous dire deux mots. Raoul, parce que Raoul, c’est le quatorzième membre de l’Académie Morlock (imitant un chien) : « Waou, waou, waou, waou... »

Recueilli par Gérard Courant le 10 janvier 1981, inédit.

 


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