image du film.L’ART, C’EST SE PERDRE DANS LES CHÂTEAUX DU RÊVE (ENTRETIEN AVEC PHILIPPE GARREL III) (CARNET FILMÉ : 13 juin 1982)

Année : 1982. Durée : 2 H 8'

Fiche technique :
Réalisation, concept, image, son, montage : Gérard Courant.
Production : Les Amis de Cinématon, La Fondation Gérard Courant.
Voix : Philippe Garrel, Gérard Courant.
Enregistrement : 13 juin 1982 à Paris (France).
Diffusion : Les Amis de Cinématon.
Format de tournage : Super 8 mm.
Format de diffusion : Vidéo.
Pellicule : Kodachrome.
Procédé : Couleur et noir et blanc.
Cadre : 4/3.
Collection publique :
BNF (Bibliothèque Nationale de France), Paris (France).
Cinémathèque de Bourgogne-Jean Douchet, Dijon (France).
Sortie DVD : Septembre 2012, éditions L’Harmattan, Paris (France).
Dédicace : Le film est dédié à Maurice Garrel.

Présentation >>>

L’Art, c’est se perdre dans les châteaux du rêve (entretien avec Philippe Garrel III) est l'enregistrement d'un entretien réalisé par Gérard Courant le 13 juin 1982 avec le cinéaste Philippe Garrel dont le sujet tourne en grande partie autour de ses films, du cinéma, de l’art et de la création.

Cet entretien est le troisième (sur les quatre) que Gérard Courant a réalisé avec l'auteur de Marie pour mémoire et fait partie de son livre Philippe Garrel que Dominique Païni a édité en janvier 1983 aux éditions Studio 43.

Le film est illustré de nombreuses photos, affiches, collages, programmes et extraits des films de Philippe Garrel.

Critique >>>

JE SUIS LE TRANSFUGE D'UN ART DANS LE CINÉMA

G.C. : Tu as passé beaucoup de temps à tourner chaque plan de La Cicatrice intérieure puisque tu as filmé pendant deux ans et que le film comporte seulement une vingtaine de plans.

P.G. : J'essayais de faire rimer les fins de plans. Les couleurs et les dessins que formaient l'image des acteurs sur l'écran, c'est une chose qui m'a demandé beaucoup de temps à la caméra et au montage.

Voilà ce que je m'étais dit. Qu'est-ce que la Nouvelle vague ? C'est simplement comme l'histoire du Nouveau roman. Pourquoi à l'écran, n'a-t-on pas essayé de faire des poésies dans le sens de la construction, des rimes ?

Ça a donné une espèce… On ne peut pas s'en rendre compte. Ça a une certaine harmonie visuelle. C'est ce qu'avait dit Jean-Louis Bory : « Attention poésie ». Il avait dû se rendre compte que ça avait une harmonie qui n'était pas celle de la prose classique au cinéma.

Je suis le transfuge d'un art dans le cinéma.

À l'époque, La Cicatrice intérieure, c'était la poésie. Après ce fut la peinture, puis maintenant ça devient le roman et le théâtre. C'est peut-être un tort. On devrait faire du cinéma et ne pas se poser la question. Mais le cinéma est trop violent – même le cinéma que j'aime. La poésie est une chose beaucoup moins violente. On peut à la fois comprendre et écouter. Au cinéma, je peux donner quelque chose qui se comprenne et quelque chose qui se voit.

La seule chose qui me fait craindre un quiproquo entre mon petit public et moi, c'est que les gens préfèrent le travail bien fait dans mes films. Ce n'est pas quelque chose qui est le propre de mon art. Or, j'ai toujours l'impression que lorsque je me donne un peu de mal formellement les gens disent que c'est bien. Il suffit que je pense à des choses particulièrement profondes à illustrer et, à ce moment-là, il y a beaucoup plus de problèmes au niveau de la réception du film.

Je me suis tenu un peu à l'écart de toute profession artistique dans les années difficiles.

Pourtant, l'art, comme un ensemble, est une chose très utile au cœur quand on vit un temps de misère.

Maintenant qu'il y a un peu plus de liberté, je pense que je vais essayer de faire des films à partir d'un point de vue beaucoup plus vivant.

Bien sûr, il y a toujours des difficultés à parler des choses vécues et la parole n'est pas la fin du monde. (Elle est simplement beaucoup moins criante que ce qui se vit et qui transparaît un peu dans mes films dans la mesure où les films sont un calque de la réalité fabriquée, métamorphosée, transposée).

Mais ça m'intéresse beaucoup plus que le savoir-faire.

G.C. : Je voudrais que tu me parles de l'improvisation dans tes films.

P.G. : L'improvisation, c'est tout ce qu'il y a d'avant-garde. Au départ, on fait un schéma de petite production pour faire un film ; on prépare le travail de manière à faire classiquement un film. Quand on se retrouve sur le plateau, tout fout le camp, alors, on fait de la mise en scène d'avant-garde.

Mais il faut toujours dessiner les proportions d'un corps humain pour pouvoir peindre.

Il faut, en filigrane, faire une histoire réaliste avec une technique réaliste et une situation réaliste pour pouvoir construire une situation d'avant-garde. Comme en architecture, on ne peut pas échapper aux fondations.

G.C. : C'est une très bonne définition de l'improvisation… Godard œuvrait un peu de la sorte.

P.G. : Quand j'écoute Bob Dylan, j'entends quelque chose qui est exactement la même chose que du Mozart. J'entends une partition classique qui est jouée de manière décalée.

Je vois bien le corps réaliste des trois Demoiselles d'Avignon. J'arrive à voir, en dessous, les trois femmes peintes de manière réaliste.

Quand j'écoute Dylan, j'entends la partition et je vois sur son air la part d'improvisation qu'il décale tout le temps pour superposer son humour sur l'air classique.

C'est pareil dans le cinéma de la modernité.

G.C. : C'est peut-être plus évident chez Janis Joplin et Jimi Hendrix.

P.G. : Mon ami, le peintre Frédéric Pardo dit que les Mozart, Bach et Beethoven d'aujourd'hui sont Keith Richard, Bob Dylan, Leonard Cohen.

Une époque n'est nouvelle en art que pour ses contemporains, du moment que l'on fait de l'art avec sincérité.

Derrière l'histoire de l'art d'André Malraux à la télévision, derrière la peinture abstraite et le surréalisme, il y a l'histoire de la pop music qui n'est pas un épiphénomène. Au contraire. Voilà quelques décennies d'art assumées de plus.

Rien qu'à notre âge, on peut s'en rendre compte quand on voit comment parlaient les gens des films de la Nouvelle vague, il y a quelques années et comment ils en parlent aujourd'hui. C'est complètement différent. C'est devenu une chose établie. Ils parlent des films de la Nouvelle vague comme si c'étaient des familles d'arbres.

(Philippe Garrel (extrait de la bande-sonore du film)

PHILIPPE GARREL EST CAPTIVANT

Lorsque j'ai écrit ma première note sur un film de Gérard Courant (il y a déjà trois ans !), j'ignorais que le cinéaste était toujours en activité et que son œuvre était aussi importante. Dans mon esprit, il était associé à jamais à la série Cinématon dont je n'avais vu que des extraits de certains des portraits les plus célèbres (Bonnaire, Godard...) et j'avais en tête un ou deux titres autrefois recensés par La Saison cinématographique (Cœur bleu, par exemple).

Or il me semble qu'en trois années, les choses ont bien changé. Si Gérard Courant continue de vadrouiller autour du monde (de Pise à Dubaï en passant par Buenos-Aires), il me semble qu'on parle un peu plus de lui. Des intégrales Cinématon ont eu lieu ces dernières années (à New-York et...Chalon sur Saône !), un bon nombre de ses films est désormais visible sur sa chaîne You Tube et la presse s'intéresse à nouveau à lui (un portrait dans Libération et quatre pages qui lui sont consacrées dans le dernier So Film). Et pour couronner le tout, les éditions L'Harmattan entreprennent un imposant travail d'édition de ses œuvres en DVD. Il n'y a donc plus d'excuses valables aujourd'hui pour ignorer ce cinéaste singulier.

La ligne éditoriale est ici de regrouper tous les films que Gérard Courant a consacrés à des personnalités importantes du cinéma : il sera aujourd'hui question de Schroeter et Garrel mais sont également sortis des Carnets filmés dédiés à Luc Moullet, Joseph Morder et Vincent Nordon.

(...) Si la série phare de l'œuvre de Courant est muette, la plupart des documents présentés ici sont...sans images ! Il s'agit de bandes-son que Courant a enregistrées lors de débats cinéphiles à Digne (avec Garrel) ou d'entretiens privés. L'interview fleuve de Garrel (en quatre parties, plus de 7 heures de discussions !) a été réalisé en vue de la rédaction d'un livre tandis qu'il croisa Schroeter à Cannes en 1978 au moment de la présentation du Règne de Naples.

Cette absence d'images ne signifie pas absence de style et Courant nous propose une succession de documents (photos, extraits de films ou de ses propres œuvres : Cinématon de Godard, de Garrel, etc.) qui illustrent parfaitement les propos que nous sommes en train d'écouter. Le tout sur des images décomposées au ralenti de feux d'artifice.

Inutile, me semble-t-il, de revenir une fois de plus sur l'incroyable valeur archivistique de ces entretiens à brûle-pourpoint avec deux cinéastes poètes des années 70. Garrel revient avec extrêmement de précision sur sa carrière jusqu'à L'enfant secret, expliquant comment il a tourné chacun de ses films (y compris avec une caméra à manivelle pour Le bleu des origines), ses relations avec les comédiens (très beaux passages où le cinéaste parle de Jean Seberg ou des facilités à tourner avec son père Maurice Garrel) et la manière dont il a pu s'inscrire dans une économie de cinéma marginale.

Quand il quitte le domaine du cinéma et de les terres son œuvre, Garrel se montre plus hasardeux et parfois assez naïf (son goût pour Michel Rocard fait, rétrospectivement, sourire). De la même manière, lorsqu'il compare la situation des artistes dans les années 70 à celle des juifs dans les années de guerre et qu'il voit l'arrivée des socialistes au pouvoir comme une « libération », on se dit qu'il ne possède pas toujours le sens de la mesure.

Mais qu'importe ! Garrel est captivant lorsqu'il explique comment il s'est retrouvé à tourner Anémone pour la télévision ou les aléas du tournage de La cicatrice intérieure (tourné dans plusieurs pays).

(...) Lorsque Garrel parle des cinéastes, il emploie souvent le pronom « nous », identifiant volontiers son parcours à celui des jeunes gens de sa génération (Akerman, Jacquot, Doillon, Schroeter...) à qui il consacrera d'ailleurs un documentaire (le très beau Les ministères de l'art).

Cette idée d'appartenance à une génération (celle qui vint après la Nouvelle Vague et qui commença à faire des films encore plus tôt que les aînés : rappelons que Garrel a tourné son premier court-métrage à 16 ans !) semble fasciner Courant qui a débuté un peu plus tard mais qui, finalement, a à peu près le même âge (Garrel n'a que trois ans de plus que lui). Il s'agit donc de fixer pour la postérité les « faits d'armes » de cette génération et « d'imprimer la légende ».

(Docteur Orlof, Le Blog du Docteur Orlof, 13 décembre 2012)

COURANT-GARREL, RENCONTRE AU SOMMET

Le plaisir que l’on peut prendre à la découverte de l’œuvre de Gérard Courant est avivé ces derniers temps par les nouvelles possibilités offertes au spectateur curieux. Soucieux de contrôler son travail, l’auteur a pris à bras le corps l’espace ouvert d’Internet et a organisé sur son site la promotion de son œuvre multiple avec la rigueur et l’exhaustivité que nous lui connaissons. Elle est désormais classée comme sur ses propres étagères. Mieux, il a mis nombre de ses films à disposition sur son compte Youtube qu’il nourrit avec générosité. Mieux encore, les éditions de l’Harmattan ont entrepris la publication de ses travaux autour de cinéastes et quels cinéastes ! : Werner Schroeter, Philippe Garrel, Vincent Nordon, Joseph Morder, Luc Moullet. Sous le terme générique D’un cinéma l’autre, la collection regroupe documents filmés et sonores, carnets filmés, entretiens, documentaires, courts métrages et Cinématons.

L’ensemble force le respect car ce qui frappe, c’est l’ampleur du matériau accumulé depuis 1975 et sa qualité. Tous ces cinéastes sont désormais reconnus, quoique cela veuille dire, et le patient, minutieux travail de Gérard Courant, représente une somme qui raconte l’histoire de tout un pan du cinéma français et au-delà. Une histoire trop peu connue qui ne demandait qu’a être contée, qui sera une parfaite introduction au néophyte et qui ravira l’initié qui ne soupçonnait peut être pas qu’une telle mémoire ait été préservée. Autre aspect remarquable, ce travail n’a été motivé que par le désir de Gérard Courant, son admiration pour les cinéastes abordés et la passion qu’il porte à leurs films et à leur démarche d’artistes.

L’ensemble consacré à Philippe Garrel comprend près de 12 heures de film autour essentiellement de la parole de l’auteur de La cicatrice intérieure (1971), Elle a passé tant d’heures sous les sunlights (1985) ou Le vent de la nuit (1999). Il y a six films d'entretiens : Philippe Garrel à Digne (premier voyage) (1975), Philippe Garrel à Digne (Second voyage) (1979), réalisés à partir de captations sonores de débats lors des Rencontres Cinématographiques de Digne. Suivent Passions (entretien avec Philippe Garrel I), Attention poésie (entretien avec Philippe Garrel II), L’Art, c'est se perdre dans les châteaux du rêve (entretien avec Philippe Garrel III) et L’œuvre est unique car elle consolide notre liberté (entretien avec Philippe Garrel IV). Tous ont été réalisés en 1982, à partir des entretiens menés par Gérard Courant pour son livre Philippe Garrel : entretiens (Studio 43, 1983).

En 1975, Gérard Courant se rend donc à Digne pour les Rencontres cinématographique et enregistre au magnétophone le débat qui suit la projection d'un ensemble de cinq films : Le Révélateur (1968), Le Lit de la Vierge (1969), La Cicatrice intérieure (1972), Les Hautes Solitudes (1974) et Un ange passe (1975), le 2 mai 1975. A cette époque, Gérard Courant écrit pour diverses revues de cinéma et il s’est pris de passion pour le cinéma de Garrel. « Pour Philippe Garrel, le cinéma n'est pas seulement un moyen d'exprimer son art, il est également une immense bouée de sauvetage et de survie sans laquelle il périrait noyé dans les profondeurs de notre monde capitaliste. » (Les Soleils d’Infernalia n° 11, décembre 1976 ).

A partir de cet enregistrement, document brut, il réalise un premier carnet filmé Philippe Garrel à Digne (premier voyage). Ce film de 1975 propose l'intégralité du débat avec le public. Il définit une forme qui sera celle des cinq autres carnets filmés autour de Garrel : la bande son brute avec une image de fond composée de feux d'artifices, éclairs de lumière filmés en super 8 et ralentis, une trame onirique avec un effet quasi hypnotique. Par dessus, un gros travail d'illustration des propos à l'aide de multiples photographies, d'extraits des films de Garrel discutés (on verra par exemple le travelling circulaire de La cicatrice intérieure quand on parlera de sa technique), et d'extraits de films de Gérard Courant qui, fidèle à son principe de transversalité, fait intervenir d'autres archives, ses Cinématons notamment. Que l'on parle de Jean-Luc Godard (Courant parle beaucoup de Godard avec Garrel) et l'on voit apparaître le fameux portrait filmé de JLG avec son cigare. Que l'on évoque Nico, et elle apparaît, le visage nimbé d'éclairs de lumière. Soucieux de rigueur et de clarté, Courant use d'intertitres pour préciser telle ou telle information. Une question au fond de la salle à Digne n'est pas très audible ? Courant nous la fait apparaître à l'écran. Les bandes-son de Digne, sans doute prises avec un simple magnétophone à cassette, demandent une certaine attention, mais leur côté brut nous projette en 1975 dans la salle, ce qui est assez remarquable.

L'exercice pourrait être fastidieux. Mais pas du tout, y compris pour quelqu'un comme moi qui connaît mal le cinéma de Garrel. Très vite s'impose la voix du cinéaste, un peu basse, très douce, envoûtante, avec cette façon de dire « très, très, très, très » pour ce qui lui semble important. Son propos passionne, ne se limitant pas au cinéma mais abordant politique, peinture, musique, éthique, économie du cinéma, psychanalyse, littérature. Il accepte en débat la contradiction (sur la question essentielle de la façon de filmer les femmes), se révèle critique sur son travail, parfois même impitoyable, mais aussi fait passer sa force de conviction. Il passionne, c'est le mot. Cet ensemble de films définit les contours d'une philosophie esthétique et économique du cinéma et de sa pratique. Que filmer ? Pourquoi filmer ? Comment filmer ?

Pour ceux qui ont vécu cette époque, comme pour ceux qu'elle fascine, celle de la fin des années 60, du grand mouvement de mai 68 et des années 70 qui ont suivi jusqu'à la victoire de François Mitterrand en 1981, le principe affectif joue à plein. Avec le recul il y a même matière à réflexion quand Garrel fait revivre par ses réflexions ce qu'à représenté la victoire socialiste de mai, quand il s'enthousiasme, illustrant littéralement le "passage de l'ombre à la lumière" vanté par Jack Lang à l'époque où "L'air semble plus léger" chanté par Barbara à Pantin en 81. On méditera sur cette idée que la prochaine étape, pour Garrel, aurait été l'élection de Michel Rocard (« Notre génération devra l'élire » dit-il). C'est vrai, à l'époque, certains d'entre nous ont pensé cela. A méditer également cette réflexion qu'après les combats des années 70, que Garrel a vécu difficilement, il est désormais heureux, que tout va bien et qu'il se repose. Il serait très intéressant de reprendre aujourd'hui la discussion et de revenir sur ce repos des intellectuels et artistes après 1981, mais c'est une autre histoire.

Au fil des entretiens, on comprend pourquoi Courant s'est enthousiasmé pour le cinéma de Garrel et pourquoi il a reconnu en lui un frère en cinéma. Garrel a commencé très jeune, à 16 ans après un stage sur le film de Claude Berri, Le vieil homme et l'enfant (1966). Il réalise dans l'urgence son premier court métrage, Les enfants désaccordés. « Ce qui me branchait à l'époque, c'était d'être le plus jeune cinéaste du monde : tourner un film 35 mm à 16 ans. » (Les cahiers du cinéma n° 671, octobre 2011). Il développe alors un système de production personnel et très léger qui lui permet de faire les films qu'il veut faire, sans compromis, à la manière d'un peintre où d'un poète. Les films sont ainsi de durée ou de format variable, dépouillés mais aux mouvements majestueux, à la photographie, parfois en couleurs, parfois en noir et blanc, splendide. Les films de Garrel classés alors comme expérimentaux, relèvent pleinement de l’œuvre d'art. Le réalisateur estime qu'il vaut mieux tourner, même comme on peut, plutôt que pas du tout. On voit là où se situe la proximité avec Courant, ils partagent une éthique, une poésie, une philosophie et une économie de l'acte créateur au cinéma.

Dans les entretiens de 1982, Garrel revient longuement sur les rapports de production et il se révèle très conscient du problème de l'argent. Pour lui, il y a de la place pour des films comme les siens, à condition qu'ils soient produits à une échelle modeste. Il a également pensé à conserver l'ensemble des droits sur son œuvre, ce qui lui permet par exemple aujourd'hui de mettre à disposition Elle a passé tant d'heures sous les sunlights sur Internet. Ces échanges sont toujours d’actualité. La question technique se greffe sur ces réflexions. Garrel avoue une certaine méfiance pour la machinerie du cinéma. Sur les films de sa première période, il est le plus souvent seul avec ses acteurs et actrices. Rapport à la peinture encore, avec ce côté peintre-modèle que l'on peut trouver dans ses films avec Jean Seberg, Anémone ou Nico. Mais il revendique aussi le côté artisanal. Il tournera ainsi avec une caméra à manivelle, manière de revenir au geste des frères Lumière, autre point de contact avec le travail de Gérard Courant dont nombre de séries, les Cinématons les premiers, sont basés sur le principe des vues Lumière. On retrouvera ce goût pour les méthodes anciennes avec l'utilisation par Garrel de lampes à arc dans les années 90. mais pour lui la technique est un faux problème et il revendique le droit à l'erreur. Belle déclaration quand il dit que l'Art n'a rien à voir avec le travail bien fait. Il rejoint ici François Truffaut qui pensait que les films respiraient par leurs défauts.

Dans le même temps, Philippe Garrel, aiguillonné par les questions de Gérard Courant (et du public à Digne) cherche à définir ce que doit être un film, du moins pour lui. Il y a la figure essentielle de Jean-Luc Godard que les deux hommes admirent, en particulier autour du film Passion sortit en 1982 qui donne son titre au premier film des entretiens. Garrel fait preuve d'une grande culture et prône la transversalité des arts. Films-peintures, films-poémes, films-musiques, Le réalisateur imagine dans un passage lyrique des films désaliénants, que l'on pourrait utiliser pour tous les âges de la vie et en toutes circonstances, en couple, avec un enfant, etc. Et par dessus tout domine l'Amour. L'Amour transformé en art est ce qui émeut le plus Garrel. Je repensais alors à cette phrase de Catherine Deneuve devant une photographie de son metteur en scène pour Le vent de la nuit, tendrement grave : « C'est un visage qui a souffert, qui a souffert par amour ». Défilent au cours des films les visages aimés de ses actrices. Mais il serait fastidieux de conter par le détail le contenu des six films. Ils constituent un inestimable témoignage, et ce mot est au cœur du travail de Gérard Courant, comme un voyage poétique dans l'univers d'un artiste particulier. Garrel ouvre grand les portes de sa sensibilité, n'hésitant pas à aborder des expériences douloureuses comme son internement en asile psychiatrique à Rome ou la douleur de la perte de ses amis Jean Eustache ou Jean Seberg.

L'ensemble se complète du Cinématon de Garrel tourné en 1982 , de Zouzou à Saint Denis (2005), entretien autour d'une table de restaurant avec l'actrice Zouzou qui évoque avec sa belle voix à la Arletty des souvenirs mouvementés de mai 68, les compressions de trois œuvres clefs de la période couverte : Le révélateur, Le lit de la vierge et Les hautes solitudes, réalisés en 2009. Enfin, tourné le 24 mai 1999 en super 8, Zanzibar à Saint Sulpice est un document sur les retrouvailles du groupe Zanzibar où l'on croise outre Garrel, son père Philippe et ses enfants, les membres de ce collectif : Jackie Raynal, Patrick Deval, Serge Bard, Zouzou Jacques Baratier, et quelques autres amis comme Laura Duke Condominas ou Dominique Noguez. Le groupe Zanzibar s'était créé dans la foulée de mai 68, après une première rencontre au Festival du Jeune Cinéma d’Hyères en avril (on y croisera Bernadette Laffont et le chef opérateur Michel Fournier). Soutenus par la mécène Sylvina Boissonnas, le groupe réalisera une vingtaine de films entre 1968 et 1970 dont les premiers longs métrages de Garrel. Symboles d'une époque et de ses rêves mis en œuvre, leur réunion a un côté touchant sans être nostalgique. Le plus émouvant c'est de voir tout le monde filmer tout le monde, les images de Gérard Courant participant de ce tournage à plusieurs mains, et puis tous les enfants qui gambadent autour des adultes, la relève, la continuité, l'avenir.

(Vincent Jourdan, Blog Inisfree et Les Fiches du cinéma, 22 juin 2013)

 


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