image du film.CARNET DE PRINTEMPS CARNET D’ÉTÉ (CARNET FILMÉ : 1er mai 2010 – 15 août 2010)

Année : 2010. Durée : 2 H 05'

Fiche technique :
Réalisation, concept, image, son, montage : Gérard Courant.
Interprétation :
Séquence Orléans : Alain Biet, Claude Bossion, Pauline Chevalier, Pip Chodorov, Carole Contant, Vincent Deville, Célia Diop, Augustin Gimel, Jean Riant, Colas Ricard, Drazen Zanchi
Séquence Petit Palais à Paris : Dominique Noguez
Séquence Centre Pompidou-Metz : Françoise Buraux, Géraldine Celli, Jack Lang, André Morain, Yan Pei-Ming, Luc Moullet, Orlan, Judith Revault d’Allonnes, Nicolas Sarkozy
Séquence Ambérieu-en-Bugey : Giovanni Bernaudeau, Maxime Bouet, Cyril Dessel, Romain Feillu, David Moncoutié, Damien Monier, Thibaut Pinot.
Production : Les Amis de Cinématon, Les Archives de l’Art Cinématonique, La Fondation Gérard Courant.
Diffusion : Les Amis de Cinématon.
Tournage : 1er mai 2010 au 15 août 2010 à Orléans (France), Paris (France), Metz (France), Ambérieu-en-Bugey (France), Priay (France).
Format : Vidéo Mini-DV.
Cadre : 4/3.
Procédé : Couleur et noir et blanc.
Collection publique : BNF (Bibliothèque Nationale de France), Paris (France).

Présentation >>>

Carnet de printemps Carnet d’été, le nouvel épisode des Carnets filmés de Gérard Courant est en grande partie l’enregistrement de plusieurs discussions (conférence, table-ronde) consacrées au cinéma et à la littérature ainsi que la poursuite par le cinéaste de ses filmages dans ses contrées familières (ici, la région du Bugey et du département de l'Ain).

Dans la première partie de cet épisode, à l’occasion d’une manifestation intitulée « 24 heures en Super 8 », Gérard Courant a filmé un débat à Orléans autour du thème : « Où en est le Super 8 ? » qui rassemblait des cinéastes pratiquant ce format et des programmateurs de films le diffusant.

La deuxième partie est, à l’auditorium du Petit Palais à Paris, l’enregistrement de la lecture d’un texte de Dominique Noguez qu’il a appelé « Moments d’émotion » et la discussion qui s’en suivit avec le public. Ces « moments d’émotion » sont des extraits d’émissions littéraires diffusées à la télévision avec François Mauriac, Marcel Jouhandeau, Jean Cocteau, Paul Morand, Marcel Arland, Julien Green et Céleste Albaret, la gouvernante et secrétaire de Marcel Proust.

La troisième partie est consacrée à l'inauguration du Centre Pompidou-Metz et de l'exposition "Chefs d'oeuvre ?" dans laquelle le cinéaste "expose" un de ses films : Compression de À bout de souffle.

Gérard Courant, qui filme le monde un peu à la manière d’un Saint-Simon, se fait le témoin de son Temps. Il enregistre, avec une grande assiduité et beaucoup de méthode, les événements, petits et grands, qu’il vit ou dont il est le témoin.

Cette détermination du cinéaste à filmer obsessionnellement le monde sous la forme de ses Cinématons, de ses autres séries de portraits et de ses Carnets filmés se démarque nettement de toutes les expériences cinématographiques existantes.

Critique >>>

UN VÉRITABLE TRÉSOR DONT LA PATINE VA S'ACCENTUER AVEC LE TEMPS

Même si je ne me souviens plus des termes exacts qu’il employait, Dominique Noguez prétendait que Gérard Courant filmait pour se donner des alibis. En cas de meurtre, l’auteur de Cinématon peut, effectivement, toujours prouver que le 15 août 2010, il se trouvait à Priay ou qu’il était à Lucca (en Italie) du 7 au 10 octobre de cette même année (mais après tout, ces scrupuleuses précisions ne sont-elles pas au fond, comme le suggère également Noguez, un moyen de préparer le crime parfait ? ).

Moins connu que les Cinématons, les Carnets filmés de Courant constituent un projet assez unique dans l’histoire du cinéma puisque notre « homme à la caméra » consigne scrupuleusement dans des longs-métrage (plus d’une centaine à ce jour) tout ce qu’il a pu filmer au cours de ses diverses pérégrinations. Ces archives soigneusement consignées finissent par dessiner les contours d’un impressionnant « journal intime » dont chaque page offre un aspect différent : un plan-séquence d’une heure dans les rues d’une ville (Promenade dans les lieux de mon enfance dijonnaise) peut voisiner avec un « simple » entretien (comme dans Vincent Nordon raconte Straub, Huillet, Pialat et Cinématon dont je vous parlerai prochainement) ou des films presque « domestiques » comme ces Carnet de printemps, carnet d’été où Courant filme notamment les discussions ayant eu lieu lors d’un festival de Super 8 à Orléans ou encore les à-côtés de l’inauguration du Centre Georges Pompidou à Metz.

Pourtant, malgré la variété des parti-pris esthétiques de ces films (plans-séquences, images accélérées ou ralenties voire en « négatif », surimpressions…) ; il se dégage de ces tranches de vie une véritable cohérence. Au risque de me répéter, il s’agit toujours pour Gérard Courant d’arracher à l’oubli et au temps qui passe des fragments du Réel.

Carnet de printemps, carnet d’été paraît beaucoup plus classique dans sa forme et l’on a même parfois la sentiment de regarder un film « d’amateur » (le cinéaste n’hésite pas à parler pendant ses prises et à intervenir « off »). Pourtant, à l’instar des Cinématons, le film devient vite un témoignage passionnant sur la « vie culturelle » et artistique française des années 2000. Le temps d’une longue séquence admirable, Courant enregistre une intervention de l’excellent Dominique Noguez qui lit d’abord un texte à propos d’extraits d’émissions littéraires télévisées et répond ensuite à un certain nombre de questions.

Que le thème de la discussion porte sur les « écrivains à la télévision » n’est pas anodin puisque Courant fait le travail inverse du petit écran. Pour reprendre la formule de Godard, à l’inverse de la télévision qui fabrique de l’oubli, Courant cherche à graver des souvenirs et laisse longuement parler Noguez le temps d’un long plan-séquence. Depuis quand n’avait-on pas entendu s’exprimer de manière aussi complète un écrivain ?

Là encore, il est probable que les historiens du futur viendront puiser dans l’œuvre de Courant pour avoir une image plus juste de la vie littéraire française plutôt qu’à la télévision. Et ils auront le plaisir de goûter à l’intelligence et à l’humour de Noguez qui conclut son intervention de manière merveilleuse (je cite de mémoire) : « C’était une époque bizarre quand on y songe, où l’on voyait presque plus d’écrivains à la télévision que de footballeurs. Où les écrivains qu’on y voyait écrivaient eux-mêmes leurs livres et où ceux qui les interrogeaient les avaient lus ».

Une fois encore, le cinéaste parvient à arracher des griffes de l’oubli ces instants précieux. Et il sait également éluder les moments qui ne le sont pas. Symptomatiquement, le seul passage du film où la matière filmique est triturée (son ralenti au maximum ou accéléré) est le discours de Sarkozy lors de l’inauguration du Centre Georges Pompidou à Metz. On imagine volontiers que cette parole inepte et totalement télévisuelle n’a pas à être archivée dans le cadre d’une œuvre « cinématographique ». Reste alors la gestuelle toujours grotesque du pantin politique qu’on retrouve le temps d’un plan cruel où l’on voit l’ineffable Jack Lang se goinfrer de petits fours (a-t-il fait autre chose tout au long de sa vie ?) 1.

Courant ne se contente pas de filmer les personnalités : après les mondanités du musée de Metz, on le retrouve au bord des routes de l’Ain pour filmer une course cycliste ou un orage à Priay. Je pense que j’évoquerai un jour l’importance de la météorologie dans l’œuvre de Gérard Courant.

Pour conclure, il faut répéter que ces Carnets filmés, que l’on regarde avec une fascination qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on les découvre, deviendront à coup sûr une mine d’or pour les historiens du futur. Ce qui pourrait apparaître comme de simples images domestiques (notons toutefois que Gérard Courant possède un vrai sens du cadre et que certains « panoramiques » filés sont impressionnants par leur netteté) deviendra de plus en plus précieux à mesure que les années vont passer.

Cet impressionnant travail d’archivage poétique et méthodique est d’ores et déjà un véritable trésor dont la patine ne va cesser de s’accentuer avec le temps…

(Docteur Orlof, Le Blog du Docteur Orlof, 12 décembre 2010)

1 Je ne sais pas si c’est un hasard mais les deux artistes que filme Courant le temps de cette séquence à Metz sont Ming et Orlan. Or il se trouve qu’ils sont tous les deux liés à la ville de Dijon (que le cinéaste connaît bien) puisqu’ils y furent enseignants (à l’Ecole des Beaux-Arts).


 


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